Hans-le-Souriant

Hans-le-Souriant

Camille Valleix


Hans-le-Souriant naquit dans la Grande Île du Sud, au cœur d’une épaisse forêt, protégé par la présence de son frère aîné et aimé de ses parents, jusqu’à la naissance d’une petite fille qui lui ravit l’amour de sa mère. Pour elle, la famille regagna le royaume et son climat tempéré. Hans profita de la liberté que lui procurait l’indifférence de ses parents pour explorer son environnement, rencontrer des gens, chanter, danser, poser des questions : « Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi… il faut pas dire pourquoi ? ».
Mais d’autres enfants vinrent au monde et les maigres ressources du père suffisaient à peine pour nourrir cette famille nombreuse. À partir de la moitié du mois, les repas étaient composés de riz, de pâtes et de semoule. Le royaume disposait cependant d’un des meilleurs systèmes éducatifs du monde et les enfants firent de solides études. Hans en particulier apprenait, apprenait, remplissait des cahiers et des cahiers de ses découvertes.
Dès qu’ils furent en âge de quitter l’école, le père les envoya, l’aîné vers l’est, le puîné vers l’ouest. Hans-le-Souriant prit la mer et pendant dix ans il parcourut les océans et découvrit des pays et leurs occupants, des nègres, des métissés, des rouges, des jaunes. Quand il fut lassé de la mer, il débarqua. Avec son pécule, il acheta à l’intérieur des terres une auberge qui rencontra un beau succès parce qu’il faisait de la bonne cuisine et qu’il souriait tout le temps. Il se maria avec une fille de bonne famille nommée Guerlande, d’humeur toujours égale, qui lui fit cinq beaux enfants. La réputation de leur établissement devint telle qu’ils ouvrirent une école de restauration dans l’est du royaume.
Mais un percepteur du roi, jaloux de son succès, exigea qu’il payât des taxes et des taxes qui l’obligèrent à vendre son auberge et son école. Ils partirent alors plus loin vers l’est. Il espérait rencontrer son frère mais celui-ci s’était établi quelque part dans le sud. Ils atteignirent une grande île et il se mit au service du roi pour lui préparer les plats de son pays. Dans ce pays, tous les gens souriaient et comme il souriait toujours, il fut bien accueilli. Sa réputation grandit là encore et le roi en fit son deuxième chambellan. Mais les courtisans étaient envieux et se liguèrent pour saboter son travail : l’un saupoudrait les mets qu’il offrait au roi de jus de pou, l’autre versait dans son breuvage une décoction de clitocybe blanc.

Un jour, le roi et toute sa famille tombèrent gravement malades et le Grand Chambellan, qui était à l’origine de ces manœuvres, put les sauver avec les antidotes qu’il avait préparés. Le roi lui en eut grande reconnaissance et, à sa demande, voulut immoler Hans-le-Souriant par le feu et toute sa famille avec. Mais Hans était devenu connaisseur des âmes humaines et avait prévu les revers de fortune. Déguisés en pèlerins, tous les membres de la famille, prévenus par des servantes, s’échappèrent et se joignirent à un groupe qui allait faire un pèlerinage à la Mecque. Sur la route, ils profitèrent d’un épais brouillard pour disparaître dans la brume et gagner à travers d’immenses montagnes des routes fréquentées par des marchands de soie. Prudent, Hans avait cousu dans sa veste des pièces d’or avec lesquelles il acheta les chameaux et les chevaux qui les transportèrent dans le royaume qu’ils avaient quitté bien des années auparavant.

Sur le chemin, ils rencontrèrent des chamanes et des moines qui leur apprirent à vivre de peu et à profiter de tout, à partager ce qu’ils avaient et à accepter les offrandes.

Le roi d’alors était mort et son fils, élevé au milieu des courtisans, n’avait jamais quitté son palais. Il était gros et gras, couvert de tissus d’or, et donnait des ordres de despote. Hans-le-Souriant et sa famille traversèrent des régions désertées, des champs dévastés, des villages remplis de détritus où presque tous les habitants étaient bougons et silencieux, avec des yeux de chien battu. Quand Hans leur demandait en souriant pourquoi ils étaient si tristes, rares étaient ceux qui osaient lui répondre, craignant une dénonciation qui les aurait, eux aussi, conduits en prison. L’armée du roi saignait le pays à blanc pour entretenir une myriade de fonctionnaires chargés de récolter les impôts, si bien que tous ceux qui le pouvaient quittaient le royaume pour s’établir ailleurs. Hans prit néanmoins possession d’une petite maison entourée d’un grand champ dans une contrée de terres volcaniques riches et il créa un jardin potager, acheta des poules, des canards, des lapins, trois chèvres et des brebis qui donnaient du lait avec lequel il produisait un excellent fromage frais, un âne pour aider au travaux des champs.

Mais bientôt il vit arriver les prévôts du roi qui venaient prélever leur dîme. Hans-le-Souriant ne savait pas, ou n’avait pas voulu savoir les exactions de ces affameurs et il dut leur remettre les trois quarts de ses récoltes et de ses animaux. Ils ne voulurent rien savoir quand il leur expliqua qu’il ne pouvait plus nourrir sa famille avec ce qu’ils leur laissaient. Hans réunit sa famille ; ils se consultèrent et décidèrent d’être plus habiles dorénavant. Ils se firent inscrire parmi les personnes indigentes et reçurent toutes les nouvelles lunes un pécule qui leur permettait de manger à leur faim sans travailler. Mais Hans n’était pas du genre à rester sans rien faire et bientôt il procéda à « des échanges de bons procédés », c’est à dire qu’il donnait des conseils judicieux en échange de produits divers, ou de petits services. C’est ainsi qu’il fit faire des travaux dans leur maison pour l’agrandir en largeur et en hauteur. Il se créa dans le pays quelque chose comme un SEL, Système d’Échanges Locaux, doté d’une monnaie, le coin. Simplement, cette monnaie devait absolument demeurer secrète pour que les sbires du roi ne mettent pas en prison leurs utilisateurs. À ceux qui s’étonnaient de sa capacité à investir dans des travaux, Hans-le-Souriant répondait qu’il ne demandait rien à personne mais que tous s’arrangeaient pour lui rendre service, à son corps défendant.

Cependant, son enrichissement faisait bien des envieux, tant il est vrai que la misère est plus facile à supporter quand ses voisins sont également pauvres. Alors il y eut des dénonciations et Hans-le-Souriant sentit se former autour d’eux comme une conspiration. Il alla alors dans la forêt, au cœur de la montagne, où on lui avait dit que se trouvait une bonne-femme-de-bon-conseil. Il erra pendant plusieurs jours, couchant caché dans les taillis, se nourrissant de baies et du pain qu’il avait emporté en quantité. Confiant dans sa bonne étoile, il ne se décourageait pas, écoutant les chants des oiseaux et se dirigeant en fonction de ce qu’ils lui disaient dans leurs langages. Au bout de sept jours, il vit une fumée légère monter au-dessus de la cime des arbres. C’était la cabane de la bonne-femme-de-bon-conseil, qu’il trouva assise sur une chaise de bois devant sa porte.
 Je t’attendais, lui dit-elle.
 Et comment savais-tu que je viendrais ? lui répondit-il en souriant.
 Si ce n’avait été toi, ç’aurait été un autre, répliqua-t-elle. Veux-tu un café ?
Il s’assit à son côté devant la porte et attendit en souriant qu’elle l’engageât à parler. Ils restèrent ainsi, côte à côte jusqu’au soir, sans dire un mot. Elle se leva alors et lui dit :
 Tu as le cœur pur, entre partager mon repas.
Il dîna de très bon cœur et fit honneur au repas qui semblait s’être préparé tout seul. Ils se mirent ensuite au coin du feu et elle lui demanda l’objet de sa visite. Il lui dit tout ce qu’il avait sur le cœur et son inquiétude pour sa famille. Il parla, parla pendant des heures, jusqu’à sentir la confiance l’envahir comme du temps de sa jeunesse. Le sommeil le gagna et quand il s’éveilla, il faisait grand beau soleil dans la clairière.
La bonne-femme-de-bon-conseil se tenait de nouveau assise devant sa porte, chauffant ses os aux rayons solaires. Elle lui dit de se préparer à partir vers le nord-ouest, jusqu’à atteindre le pied de la montagne, de suivre et de remonter le ruisseau jusqu’à la cascade, de passer dessous…
 Et ensuite ? demanda-t-il comme elle faisait silence.
Mais elle ne répondit pas ; elle ne dit d’ailleurs plus un mot. Alors il reprit son baluchon et revint sur ses pas, non sans la remercier chaleureusement. Quand il regagna son village, sa femme le serra dans ses bras, certaine qu’il lui était arrivé malheur. Elle lui dit que les huissiers étaient venus pour s’emparer de leurs biens et qu’ils devaient revenir le lendemain pour vider la maison. Alors Hans-le-Souriant réunit ses voisins, leur annonça son départ vers les îles de l’Est où ils avaient reçu un si bon accueil (c’était pour prévenir les dénonciations) et leur distribua tout ce qu’ils avaient. Puis chaque membre de la famille fit son baluchon, prit le strict nécessaire – pyjamas, couvertures, brosses à dents, allumettes, couteau suisse avec boussole pour Hans et canifs pour les autres –, des provisions pour la route et ils partirent en direction de l’est.

Au bout de quelques lieues, Hans fit faire un grand détour à sa famille en prenant soin d’éviter toute rencontre et ils entrèrent dans la forêt qu’ils traversèrent pendant vingt-huit jours, toujours vers le nord-ouest. Ils arrivèrent au bord d’une rivière dont ils avaient entendu au loin le murmure qui leur disait : « Venez par ici, venez par ici ». Ils campèrent. Les enfants pêchèrent des poissons et Guerlande ramassa des herbes des champs, des pissenlits, des orties. Hans alluma un feu et ils s’assirent autour pour déguster une bonne soupe et se rassasier de poisson. Comme ses enfants lui demandaient où ils allaient, Hans se contentait de sourire, de poser un doigt mystérieux sur sa bouche et ils étaient rassurés. La rivière recevait des affluents et, en l’absence d’autres messages plus précis de la bonne-femme-de-bon-conseil, Hans remontait le cours d’eau le plus important. La rivière devint ruisseau et se mit à cascader comme la pente s’accentuait, puis torrent et ils s’entraidèrent pour franchir les passages les plus raides.

Enfin, ils arrivèrent au pied d’une cascade qui coulait depuis le haut d’une falaise infranchissable. Hans-le-Souriant sut qu’ils étaient arrivés.
 Papa, papa, on ne peut pas aller plus loin !
 Papa, papa, on s’est trompé, il faut retourner !
 Mon chéri, j’espère qu’on n’a pas fait toute cette route pour rien.
Il se contenta de leur sourire et leur dit : « Suivez-moi ». Il s’approcha de la cascade, sauta de pierre en pierre jusqu’à la chute et ils le virent disparaître derrière le mur d’eau. Il ne revenait pas, alors ils se regardèrent et le puîné, le plus audacieux, suivit le même chemin et disparut dans la cascade. Guerlande prit le plus jeune par la main et s’engagea à leur suite. Les trois autres, craignant de demeurer tout seuls, bondirent sur les pierres, prirent une grande inspiration et sautèrent à leur tour à travers le mur d’eau.

De l’autre côté, il y avait une grotte qui paraissait ne pas avoir de fond. Ils se serrèrent tous autour de Hans qui alluma une torche et avança. Faisait-il nuit ? Faisait-il jour ? Combien de temps marchèrent-ils ? Aucun d’entre eux n’eût pu le dire. Mais ils finirent par discerner une lueur au loin et se mirent à courir. C’était la lumière du jour et il fallut du temps à leurs yeux pour s’habituer à la vive lueur. En débouchant de la galerie souterraine, ils découvrirent un paysage idyllique. Ils étaient à mi-pente d’une montagne très haute dont les sommets disparaissaient derrière eux dans la brume. Sous leurs yeux ébahis s’étalaient des collines couvertes de bosquets d’arbres, de prairies, et au loin des fumées montaient de ce qui pouvait ressembler à un village.

C’était un village ; ils entendirent les coups de marteau du forgeron, les hennissements de chevaux, des cocoricos tonitruants bien avant de déboucher sur le village, ceint d’une barrière de bois. Ils passèrent la porte et, oh surprise ! aperçurent un grand nombre de gens debout en cercle qui levèrent leurs verres de vin en chantant : « Bienvenue aux nouveaux arrivants, bienvenue aux cœurs purs ! » On leur apporta des verres et ils trinquèrent avec leurs hôtes ; même le petit dernier profita de l’occasion pour tremper ses lèvres dans « le vin de pays ».

Ils apprirent que ce village était le seul sur un territoire immense et qu’il comptait deux mille âmes, que l’enceinte était destinée à les protéger des bêtes fauves qui rôdaient le jour et la nuit, sangliers, ours, loups, chats sauvages, qu’ils avaient de très nombreux troupeaux gardés le jour par les jeunes adultes et ramenés dans l’enclos la nuit, que chacun disposait de sa maison mais que la halle et la maison commune étaient les lieux les plus fréquentés, que le gouvernement de la cité était entre les mains d’un Conseil des Sages renouvelable par tiers tous les cinq ans, que l’éducation et l’instruction des enfants étaient la tâche essentielle de toute la communauté.

Une maison les attendait. « Mais comment avez-vous su que nous arriverions ? » demanda Guerlande. Celui qui devait être l’Ancien lui répondit que si cela n’avait pas été eux, ç’aurait été une autre famille, ce qui rappela à Hans son entretien avec la bonne-femme-de-bon-conseil et le fit sourire. Ils s’établirent dans le village et respirèrent enfin ; la courtoisie était de mise, la discrétion, la disponibilité. Pas de prévôt, pas de police, pas de collecteur d’impôts mais des savants qui connaissaient l’usage de toutes les plantes et les façons de soigner les blessures et les maladies, d’autres qui connaissaient les matériaux, les lois de l’univers et de la construction, d’autres qui lisaient au fond des cœurs des hommes et des êtres vivants. Les jeunes, pleins de vie, s’exerçaient à la lutte, à la danse et aux travaux des champs jusqu’à tomber, chaque soir, dans un sommeil profond. Quand le jeune homme ou la jeune fille atteignait l’âge des amours, on les laissait libres et, en cas de jalousie excessive, l’affaire était portée devant le Conseil des Sages qui se réunissait chaque jour pour régler les questions courantes de la communauté : ils écoutaient les points de vue, étaient sensibles à l’expression des sentiments et des émotions et faisaient en sorte de privilégier la vérité des relations. Chaque soir, un grand feu était allumé au centre du village et on y lisait des poèmes, chantait des hymnes ou des bluettes, jouait des saynètes.

Hans-le-Souriant, Guerlande et leurs enfants vieillirent heureux dans le pays, humbles, joyeux et généreux.

Même dans ce pays cependant, les forces animales étaient présentes dans l’être humain, surtout chez les jeunes hommes. Quand ces forces ne pouvaient pas être régulées par l’éducation, la personne rebelle était convoquée par le Conseil des Sages qui lui offrait le choix de quitter soit la communauté pendant un nombre de lunes déterminé, soit le pays pour n’y plus revenir. Le plus souvent, les femmes choisissaient de rester dans le pays et, quand elles n’étaient pas tuées et dévorées par les bêtes sauvages, de revenir assagies ; les hommes choisissaient plutôt de partir à jamais, « pour parcourir le vaste monde ». En effet, nul ne pouvait quitter le pays sans passer par la grotte et la cascade. Dans le sens du retour, la grotte effaçait tout souvenir du pays et la cascade toute trace de vie antérieure, si bien que personne hormis quelques bonnes-femmes-de-bon-conseil n’avait connaissance de leur existence.

Pourtant il demeurait dans l’esprit de ces hommes qui s’étaient exclus quelque chose comme une nostalgie, un regret, une idée de Paradis qu’ils communiquaient autour d’eux…


Combronde, le 4 février 2013

Camille dans Littérature.
- 1121 lectures - mention j'aime

Ils ont aimé Hans-le-Souriant

Twitter Facebook Google Plus email

Inscription à Librosophia

##user_image##
##user_name## ##content_content##
##content_date##

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.