Il était une galerie où l'oiseleur piaffait

L'échelle est si glissante et froide sous la paume
Comme mouillée, glaçante, sous ses doigts plein de loam.
Chaque barreau l'entrave, l'enfonce profondément,
Vers l'abîme de la cave, loin de tout il descend.

Muette, l'obscurité l'aspire peu à peu,
Quelle confiance accorder à cette lampe de feu,
Scindant son jeune front, luciole dans le néant,
Aspirée par le fond qui s'ouvre là, béant.

Ascension inversée, c'est une quête infinie,
Et quand enfin son pied, atteint le sol béni,
Ses délicats poignets, se pliant, crissent encore,
Dénouant le lacet dans un pénible effort.

Il enserre à son flanc une cage en bois flotté,
Dans laquelle fébrilement tremble un oiseau perché.
Le môme tend une graine, pour le réconforter,
Charnue, tendre et bien pleine, car Senjay au passé,
Était le plus petit des oiseleurs du comté
Qui sifflait jour et nuit sans jamais se lasser.

Ce gamin éveillé, pas plus haut que trois pommes
N'était pour dire vrai pas tout à fait un homme.

Dès la première seconde, il avait attiré
Tous les oiseaux du monde par de doux chants secrets.
Ils venaient à ses choeurs quand il les imitait,
Océan de couleurs où il tourbillonnait.

Providentiel nid, ses cheveux en bataille,
Leur offraient un abri, aux couleurs de la paille.
Tout en éclats de vie, ce beau nuage ailé,
Tel un doux plumetis, l'enveloppait en duvet.

La vieille, quand elle l'a vu, a trouvé ça logique,
On pouvait sans abus le déclarer magique,
Avec son corps tout frêle et sa taille de moineau,
L'enfant surnaturel, mi-garçon, mi-oiseau.

L'ancêtre le mit en garde, un perdreau comme lui,
Ayant ces dons de barde, bien rarement vieilli...
Dans un monde sans rêve, on le chasse, le poursuit,
Portant au bras le glaive pour l'achever dans la suie.

Le mioche en l'entendant, sans la moindre épouvante,
S'enfuit en s'esclaffant : « Que la vieille se lamente !
Je suis sourd aux humains ! N'écoutant que le ciel,
Au dessus du commun, cosmos immatériel,
Matrice de mon coeur, il m'abrite sous ses ailes ! »
Senjay dans sa candeur, sa confiance pulsionnelle,
Crut en sa bonne étoile, oublia la Pythie,
Baladant sa jeune moelle aux quatre coins du pays.

Un jour qu'il officiait auprès des braves gens,
Ravis de constater ce don de leur vivant,
Ses étranges pouvoirs attirèrent au spectacle
L'homme qui le ferait choir confirmant son oracle.

Il était sans valeur, mais cause de débâcle,
Et pour notre malheur, très sensible aux miracles.
Voilà plusieurs semaines, qu'il le traquait en vain,
Traversant vaux et plaines, pour l'attraper enfin.

Senjay était futé, c'était défi d'adresse
De vouloir l'abuser sans user de finesses.
Aussi pour la corvée, le chasseur a fait faire,
Un curieux sifflet dont il n'est pas peu fier.

Quand vint le crépuscule, après des heures d'attente,
Il souffla, la crapule, dans la flûte charmante.
Le bambin à l'appel, s'approcha en ami,
Et l'homme sous la tonnelle, à l'aubaine le saisit.

« Épatant mon appeau, fol, il t'a appâté,
Faisant de ton capot pure chair à pâté ! »
Jubilait le gredin, savourant sa gloriole,
En portant son fretin, choqué dans sa carriole.

C'est ainsi qu'un génie disparut pour les astres,
Par un maître cueilli, puis offert au désastre
D'une vie misérable passée dans les galeries,
A jamais méprisable, sifflant aux pierreries.

Traîné par cette vermine, sorte de Nibelung né,
Pour extraire d'une mine, le précieux minerai,
Il erre dans la tombe, fourmillant d'intestins,
Et fouille ces catacombes, ignorant son destin.
Il progresse en rampant, une pioche à la main,
Pour remplir à l'avenant son carnier mal en point.

Dans la cage le pinson l'avertit du danger
Chaque fois que le plafond menace de s'écrouler
Ou qu'un relent de gaz atteint son nez souillé
Qui semble teinté d'ardoise, tâché par le poussier.

Son talent on l'exploite, car dans les souterrains
Les pierres ne sont pas coites, sous leurs doux tons d'airain.
Lorsqu'on chante pour elles, les mélodies célestes
Aux notes idéelles, déposées comme un zeste
D'univers fantastiques, connus des seules corneilles
Car trop stratosphériques, alors elles se réveillent.

Senjay peut les entendre, elles lui renvoient son air,
L'invitant à descendre, d'une bouteille à la mer.

Il va toujours plus bas, extrait leur quintessence,
N'ayant pour l'au-delà que peu de révérence.
Il atteint une chapelle, qu'aucun homme n'a pu oindre,
Ne fût ce que pour elle, il ne peut pas se plaindre,
Sa splendeur l'étourdit en formant une voûte
Que les nues mêmes envient, puisqu'elle offre l'absoute,
Par sa brillance suprême valant toutes les étoiles,
Cristalline elle vous aime, vous couvre de son voile.

Ici Senjay s'étend, convaincu de sa place,
Et grâce à l'éboulement, peut mourir en Atlas
Son monde sur les épaules
Volant loin de sa geôle.

audrey.irradiance dans Littérature.
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