Jalousie

JALOUSIE I

Jusqu’il y a quelques mois, c’était moi et maman. Elle était le centre de ma vie et j’étais son soleil. C’est comme ça qu’elle m’appelait « son petit soleil », « son petit astre scintillant ». Puis son ventre a grossi. Il est devenu énorme et tout dur. Mais, elle ne s’inquiétait pas, au contraire elle avait l’air contente. Elle me forçait à mettre la main dessus pour le sentir, l’autre.  Elle disait qu’il était là, qu’il pouvait comprendre et que nous devions faire connaissance. Elle riait aux éclats quand je retirais vite ma main. Elle cherchait à me rassurer, ses bisous étaient aussi doux, ses câlins toujours plein d’amour. Mais je sentais bien que les choses changeaient. Elle passait des heures à parler de lui, à lui chercher un prénom, à lui acheter des petits vêtements qu’elle caressait avec tellement de plaisir que mes yeux se remplissaient de larmes. Il n’était même pas encore là et il me la volait. J’aurais voulu l’arracher de son ventre.
Un matin, je me suis réveillé et un grand silence régnait dans la maison. Elle était partie. J’ai dévalé les escaliers. Grand-mère était attablée dans la cuisine devant une tasse de café. Elle m’a regardé tout sourire et m’a annoncé : « ça y est ! Ton petit frère, Paul,  est né. » Je me suis effondré sur le carrelage, j’ai serré mes genoux contre mon visage pour faire comme si elle n’était pas là et qu’elle n’avait rien dit mais j’ai bien compris que maintenant j’étais tout seul au monde. Quand ils sont rentrés, je n’existais plus. Tous, ils s’émerveillaient sur cette chose minuscule, rouge et hurlante. Qu’est qu’ils lui trouvaient? Moi, je le trouvais vraiment affreux.  Maman, elle ne voyait plus que lui, elle se précipitait dès le premier cri, elle le berçait tendrement et elle lui chantait les comptines qu’avant elle me chantait à moi. Quand elle se rappelait que j’étais là et qu’elle me prenait dans ses bras son parfum, que j’aimais tellement, s’était transformé en une odeur de lait tourné dégoutante. Elle n’avait plus jamais le temps, elle était toujours fatiguée. Elle n’écoutait plus mes histoires et ne m’en racontait plus. Pire, elle posait sur moi des regards fâchés, me chassant de la main quand je l’approchais en soupirant que j’étais trop grand ! Ce ver immonde n’en avait jamais assez ! Il lui suçait la moelle. Il était toujours accroché à son sein et ne dormait jamais.
Mais, ce soir, la maison est calme. Il s’est enfin endormi.  J’entre doucement dans la chambre sans faire de bruit et écoute sa respiration. Ses paupières sautent de temps en temps. Peut-être qu’il rêve? Il paraît moins laid. Ses petits pieds dépassent légèrement de la couverture. Je me penche sur le berceau. Je le regarde. Il ne bouge pas. J’approche la couverture de son visage et le recouvre. Il remue à peine. Je ne fais aucun bruit et attends. Je replace ensuite la couverture. Rien ne semble avoir changé. Je sors de la chambre sur la pointe des pieds. Je me sens tout calme. Tout va reprendre comme avant. Je me glisse dans mon lit. Je vais faire de beaux rêves. Tout à coup, je sursaute. Une porte claque et un hurlement horrible déchire la nuit. Je suis pétrifié.  Des pas précipités. La voix de mon père au téléphone mais je ne comprends pas ses paroles. Très vite une sirène. J’entends une grande agitation dans la maison. J’ai un peu de mal à respirer. Je serre le drap jusqu’à me faire mal. De nouveau le silence. Je me lève. Je descends l’escalier. Ils sont tous dans le salon. Ils forment un cercle autour de maman. Elle a l’air d’une folle. Je ne reconnais pas son visage. On dirait qu’elle voudrait crier mais que rien ne sort.
Papa est toujours en pyjamas. Il ne dit rien, il regarde fixement ses pieds. Il n’a même pas de chaussons. Un des trois hommes vêtus de gilets verts parle d’une voix grave. Je ne distingue pas tout mais j’entends ses derniers mots. « Mort subite du nourrisson. » J’approche. Papa tourne la tête et m’aperçoit. Les autres aussi m’ont vu. Seule maman ne s’est pas aperçue que je suis là. Je l’appelle doucement, plusieurs fois car elle ne réagit pas. Elle finit par lever ses yeux tous rouges. Elle vient vers moi. Tout son corps tremble. Elle tombe à mes pieds et me serre dans ses bras. Je sens ses larmes mouiller mon épaule. Je souris. Voilà, elle m’est revenue.

smjfalco dans Littérature.
- 33 lectures - mention j'aime


Ce texte à inspiré les textes suivants

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.