Karim

Karim

Dans le bus qui m’emmène loin d’ici, je repose mon front sur la vitre. Mes yeux discernent à peine les rares passants, courbés sous la pluie à cette heure tardive. Mon esprit m’emporte, alors, à des kilomètres de New-York, dans mon village de brousse à quelques encablures de Karthoum. Un sourire se dessine sur mes lèvres quand je revois la haute silhouette fière de mon père guidant le troupeau vers la rivière. J’entends le rire de mes sœurs, jacassant joyeusement, tout en égrenant les haricots du dîner. Je ressens même la chaleur torride qui craquèle la terre. Un frisson me parcourt et je relève le col de mon blouson. C’est alors des images d’effroi qui s’imposent : les hurlements des soldats envahissant le village, les cris stridents des enfants couverts par le claquement des balles, et mon père qui s’écroule dans une mare de sang. Aujourd’hui encore, mon cœur s’affole dans ma poitrine, je suis au bord de l’asphyxie. Mes jambes flagellent et je me demande toujours comment elles réussirent à me porter dans cette course effrénée pour la vie qui suivit. Mes yeux sont secs, je n’ai plus de larmes. Mon frère et moi en ont versé tant qu’à elles seules, elles auraient pu éteindre l’incendie qui réduit notre village en cendres. Mais nous avons survécu et pu prendre ce bateau qui devait nous conduire vers la liberté. Je revois le voyage interminable au fond des soutes, tels des rats avec qui nous nous disputions de maigres rations ; et aussi, le moment où les machines se turent enfin. Je me souviens, quand à la nuit tombée, nous fûmes expulsés du bateau et jetés sur le quai avec les poubelles. Cela fait 5 ans mais ma mémoire est intacte et tout mon être en tremble encore. Mais nous y étions. New-York et les tours de Manhattan au loin. La fin du cauchemar. L’American Dream.  Nous avons travaillé sur le port, chargé et déchargé des centaines de cargaisons, le corps si lourd de fatigue, que le soir, nous nous effondrions sur le matelas à même le sol du cagibi où nous logions. Puis, un jour, un petit pécule en poche, nous avons pris le ferry de Staten Island jusqu’à Brooklyn. Mon cœur s’est serré quand j’ai aperçu la grande dame d’acier. « Donne moi tes pauvres, tes exténués…….envoie moi tes déshérités… » Ses mots résonnent encore à mes oreilles. Mais le 8 novembre, tout s’est effondré. L’espérance s’est muée en épouvante. Le spectre de l’exode est revenu. Je suis tout ce que le monstre nouvellement installé à la maison blanche exècre. Ma peau est noire, plus noire que la nuit qui envahit mes jours. Je suis né musulman, même si je ne parle plus à Allah depuis longtemps, lui qui nous a tourné le dos, a rayé de la carte notre terre et fermé les yeux quand un à un nous fûmes massacrés. Je suis devenu l’ennemi de cet homme, le péril suprême qui menace sa nation. Je regarde mon visage dans la vitre et ne vois pourtant dans mes yeux qu’une immense fatigue et l’infini de ma désespérance. J’ai repris mon sac et embarqué dans ce bus avant que ce fou ne construise des murs et détruise tous les rêves. Y-a-t-il dans ce monde encore un pays qui me laissera vivre ?

smjfalco dans Littérature.
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