La Cage - Chapitre 1 - 3

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Eugène se remit à respirer bruyamment. Il aspira goulûment l’air qui lui avait manqué durant les vingt-cinq dernières secondes ; il souffrait d’apnée du sommeil. La fatigue chronique qu’il éprouvait, les maux de tête récurrents et les sueurs nauséabondes qui mouillaient sa chemise régulièrement étaient autant d’indices qu’il se plaisait à ignorer. À quoi bon regarder la vérité en face quand celle-ci faisait tant de peine à voir ? Eugène considérait que l’homme était libre par essence et que s’il avait envie de se voiler la face, ou du moins, d’éviter de se contempler d’un peu trop près, il en avait parfaitement le droit. La société se chargeait de lui rappeler, suffisamment souvent, combien il était laid, difforme, anormal…il n’avait pas besoin de remuer davantage le couteau dans la plaie. S’il avait envie de vivre dans un monde créé de toutes pièces — ce que chaque être humain un tant soit peu sain d’esprit fait — c’était son droit le plus fondamental. Qui aurait pu le blâmer pour cela ? Le médecin ? Lui qui n’avait que le mot « régime » à la bouche. Comment une personne ayant passé de si longues années à étudier pouvait-elle avoir un vocabulaire si limité ?

Ses ronflements jouèrent une musique fort désagréable aux oreilles de sa mère qui se trouvait dans le salon, assise dans son fauteuil voltaire, coquetterie rose saumon qui lui avait coûté de longs mois d’économies. Eugenia entreprit de siffler aussi bien que ses vieilles lèvres le lui permettaient. Un chuintement peu convaincant sortit de sa bouche. Vaincue en l’espace de quelques secondes, elle décida d’abandonner et de laisser son fils ronfler tout son soûl. Elle ne voulait pas réveiller cet être qu’elle avait commencé à chérir bien avant de faire sa rencontre, alors qu’il n’était encore qu’une minuscule graine dans son ventre. Le pauvre enfant était épuisé, il avait besoin de sommeil. Tant pis pour la série télévisée ! Elle la connaissait par cœur de toute façon ; cela n’avait aucune importance. Seul Eugène comptait. Qu’aurait-elle fait sans lui ?
La chambre, plongée dans la pénombre malgré l’heure relativement avancée de la journée, était éclairée faiblement par intermittence. Eugène éteignait rarement son ordinateur ; sa fenêtre sur le monde. Cet outil sans vie, composé principalement de métal et de plastique, était son moyen de communication privilégié. Il avait toujours l’usage de la parole, sa langue tournait rond dans sa bouche, mais avec le temps, ses lèvres avaient la fâcheuse tendance à rester closes et parfois même, contre sa volonté. Dans le meilleur des cas, il parvenait à bégayer quelques mots difficilement compréhensibles pour son interlocuteur. Cette paralysie momentanée, ce handicap qui le faisait passer pour un être stupide aux yeux de la communauté, l’horrifiait tant que, depuis une dizaine d’années, il préférait éviter, autant que cela lui était possible, tout contact humain à l’exception de celui de sa mère.

L’ordinateur, bien qu’il en prît soin, était recouvert de taches par endroits. Quelques touches, collantes, étaient abîmées par l’usure. Car, si Eugène ne se montrait pas bavard avec les autres membres de son espèce, en particulier si ceux-ci le regardaient d’un œil rond, il ne cessait de converser avec la machine. Il l’interrogeait sur des sujets divers et variés, insatiable, avide des connaissances dont l’internet regorgeait. La machine répondait inlassablement à ses questions lui offrant une ouverture sur le savoir que peu de personnes exploitaient autant qu’il le faisait.
Sans l’ordinateur, le monde d’Eugène se serait effondré.

  Aujourd’hui, il ne s’attardait que rarement sur les forums de discussion qu’il trouvait, pour la plupart, inintéressants et dont les membres étaient bien souvent habités par des idées grotesques et avaient tendance à dévier du sujet. Eugène se moquait de la vie personnelle que menaient ces gens assis derrière leurs écrans. Pour lui, ils n’avaient pas plus de consistance que ces personnes qui aimaient à afficher les moindres détails de leur existence sur les réseaux sociaux, comme si se faire juger par la foule de badauds hagards qui erraient en ces lieux chimériques avait une quelconque valeur, un pouvoir sur leurs vies.

Eugène ne rejetait pas tous les forums, mais choisissait consciencieusement ceux auxquels il participait. Il n’avait besoin d’aide que lorsqu’il piétinait dans ses recherches ou lorsque les informations qu’il avait trouvées étaient difficiles à comprendre. Si une personne suffisamment connaisseuse et documentée était en mesure de répondre à ses attentes, il lui en était reconnaissant mais leur « relation » se limitait à cela. Il ne ressentait pas le besoin d’en apprendre plus sur elle. Il se moquait de sa vie privée, de ses joies, de ses peines. Il était reconnaissant sans être intéressé. La vie sociale d’Eugène se limitait donc à son ordinateur, à l’opticien, dans les plus grands intervalles possibles, au médecin, quand il n’avait plus le choix et que son état se détériorait au point de l’empêcher de dormir, et à sa mère. En d’autres termes, il n’avait pas de réelle vie sociale.

Certains philosophes, certains pontes des sciences humaines, ont pour habitude d’affirmer qu’un être sans vie sociale est un être mort, desséché, replié sur lui-même, qui ne peut évoluer. Mais est-ce bien vrai ? Les relations sociales peuvent détruire une personne avec une force brutale. Celle qui chercherait à maintenir ces relations artificielles faites de dédain, de mépris et de répugnance plus ou moins bien dissimulée, serait taxée de folie. Quel être sain d’esprit, épanoui et heureux, désirerait entretenir un lien par lequel il se sentirait rabaissé, insulté et nié dans tout ce qu’il est ? Alors Eugène, dont l’apparence n’avait fait que se dégrader au fil des ans, avait eu raison de se murer dans cette vieille chambre au papier défraîchi ; il en était certain. Il avait eu raison de protéger les restes de sa dignité constamment bafouée par les passants, à n’en pas douter. Il avait eu raison de protéger les dernières parcelles de son être qui avaient encore l’espoir de mener une vie tranquille où il pouvait être lui-même, sans que personne ne vienne le décortiquer, le critiquer ou l’analyser. Eugène avait réagi de façon tout à fait normale en fermant cette porte, en en bloquant l’accès à tous les êtres venimeux qui peuplent cette terre sans avoir conscience du poison qui court dans leurs veines. Entretenir des relations étroites, ou même distantes, avec des personnes écœurantes de laideur spirituelle lui donnait la nausée. Son corps avait beau être difforme et son esprit légèrement dérangé, il avait gardé quelque goût pour la beauté d’âme.  
 
14h30. Le réveil sonna. Eugène grimaça avant d’ouvrir péniblement les yeux.

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