La Cage, chapitre 2 - 1

Ce texte est une réponse à La Cage - Chapitre 1 - 3 de kristinalitterature.
Eugenia sursauta ; elle s’était assoupie devant le téléfilm qui avait suivi sa série télévisée et la pelote de laine avait roulé sur le sol. Elle pria le Seigneur pour qu’Eugène se dépêche d’éteindre ce « satané réveil » qui faisait un boucan de tous les diables, car la jeune voisine du dessus était revenue, quelques semaines auparavant, avec un effroyable marmot qui passait tout son temps à pleurer, en particulier s’il avait le malheur d’être réveillé durant sa sieste de 14h à 16h.
Lorsqu’elle les avait rencontrés sur le palier de leur appartement, tandis qu’elle marquait une courte pause le temps de reprendre son souffle et de calmer ses douleurs articulaires avant de reprendre son ascension vers le quatrième étage, elle avait trouvé le poupon délicieux, quoiqu’un peu maigre. Il avait de jolies petites joues rosées et potelées, seule partie de son corps qui était charnue, mais à voir la silhouette de sa mère, Eugenia n’avait guère été étonnée. Il semblait fragile comme les petits des mésanges, aveugles au monde, qui poussent des piaillements stridents pour que leur mère vienne les protéger.
Son Eugène, lui, à la naissance, pesait presque quatre kilos — 3,8 pour être précis — et semblait robuste comme un viking. Eugenia était fière d’avoir mis au monde un petit être déjà si résistant, croquant la vie et ses mamelons à pleine bouche. Pourtant, à voir son père, Martial, l’enfant aurait pu être tout autre. Pourquoi Jeanne lui avait-elle choisi un homme de sa trempe pour époux ? Eugenia ne s’en était jamais plainte, du moins, pas ouvertement, et c’était sûrement la raison pour laquelle elle n’avait jamais obtenu l’ombre d’une explication. Elle avait dû quitter ses parents et emménager dans une cahute sommaire avec l’étranger. Mais, malgré toutes ces années emplies de chagrin à partager la vie d’un homme qu’elle n’aimait ni ne respectait, elle avait fini par accepter son sort en mettant Eugène au monde : « la lumière de sa vie ». Elle l’avait surnommé ainsi durant toute son enfance, jusqu’à ce qu’il lui demande de cesser, en particulier lorsqu’ils se trouvaient en public. Quelque peu soufflée par le reproche, elle avait, malgré tout, fait selon sa volonté. Elle s’était souvent demandé comment la saucisse molle de Martial avait pu l’aider à créer un aussi beau bébé. Probablement un miracle, un de ceux que le Seigneur daignait accorder quelques fois à ses brebis. Ce fut le seul ; Eugène n’eut ni frère ni sœur pour se distraire.
Eugenia regarda la pelote de laine bleu marine qui avait fait son chemin sous la table basse et pinça les lèvres. Si elle continuait son tricot en laissant la pelote se dérouler sur le sol, celle-ci attraperait toutes les poussières qui traînaient de-ci de-là ; ses maniaqueries ménagères avaient commencé à disparaître depuis que des douleurs articulaires aiguës avaient investi son vieux corps. Si elle ne voulait pas que le pull d’Eugène, une fois achevé, ressemble à un chiffon dégoûtant, elle devait ramasser la pelote. Toutefois, l’idée de devoir reporter tout son poids sur ses genoux lui fit froncer les sourcils. L’anticipation de la douleur était presque aussi désagréable que la douleur elle-même.

Eugenia n’avait pas l’intention de se laisser « enquiquiner » par sa carcasse. Elle massa doucement ses genoux, les réchauffa en soufflant de l’air chaud entre ses mains, avant de frictionner le bas de ses cuisses, fit quelques étirements en position assise, puis posa les deux pieds bien à plat sur le sol. Elle bascula en avant et contracta les mollets pour se lever. Un craquement désagréable se fit entendre et une douleur fulgurante lui monta à la tête. Son genou gauche était en feu. « Décidément, il ne fait pas bon vieillir. » Quand elle fut complètement redressée, ses lombaires émirent une plainte à leur tour. « Ce n’est pas possible ! » Elle prit le parti de se courber légèrement pour éviter d’encourager les lancinements. Les jambes tremblantes, elle avança avec précaution en direction de la pelote. Plus elle s’en approchait, plus cette dernière semblait s’éloigner. Quand elle parvint enfin à bonne distance pour l’attraper de l’une de ses vieilles mains qui lui faisaient tant horreur, elle retint sa respiration, maintint son équilibre en s’appuyant sur la table basse et se courba vers le sol. Elle en aurait pleuré de désespoir. Jamais dans sa jeunesse, à cette époque où le corps répondait à tous ses commandements et parfois même les anticipait, elle n’aurait pu imaginer qu’à soixante-cinq ans le sien serait usé de la sorte. Soixante-cinq ans, c’est l’heure de la retraite, des voyages, l’heure où l’on se repose, l’heure où tout est possible, où l’on peut accomplir toutes ces choses auxquelles on a rêvé en se disant que, plus tard, on prendrait le temps. Plus tard, quand le temps ne serait plus de l’argent. Mais plus tard, c’était trop tard, et Eugenia en faisait la douloureuse expérience. Se reposer, alors que ce qui vous sert de carcasse vous torture en permanence, est impossible. Lorsque vous parvenez enfin à vous endormir le soir, après avoir ressassé toutes les erreurs de votre longue vie — qui vous semble aujourd’hui si courte — l’arthrose, la goutte, les rhumatismes, la sciatique, la migraine (douleur indémodable) et autres, vous maintiennent éveillé, et lorsque enfin Morphée daigne dans sa grande mansuétude vous emporter au pays des songes, vous êtes si éreinté et perclus de douleurs, que des songes, vous n’en voyez plus ; votre cerveau se déconnecte et vous offre gracieusement un avant-goût de la mort. Mais, Eugenia n’était pas sur le point de mourir et lorsqu’elle se réveillait le matin aux alentours de six heures, car son cerveau se déconnectait, mais juste le temps de recharger ses batteries, toutes les douleurs combinées éclataient en feux d’artifice dans sa tête et dans son corps.

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