La Cage - Chapitre 1 - 1

  Masse informe sous une montagne de couvertures dépareillées, Eugène, cent cinquante kilos et douze grammes, ronflait bruyamment, la bouche entrouverte. Un mince filet de salive s’étirait depuis la commissure de ses lèvres jusque sur son oreiller. Le tissu mouillé dessinait une forme abstraite rappelant vaguement la silhouette d’un oiseau blessé.  

  Eugène avait pour habitude d’évaluer l’intensité de ses cauchemars en fonction de l’étendue de la tache. Si elle était grande et mouillée, il en déduisait que son subconscient l’avait martyrisé sans répit toute la nuit, bien qu’il n’en gardât, la plupart du temps, aucun souvenir. La mémoire était faillible, mais la souffrance n’avait pas besoin que l’on se souvienne d’elle pour exister. Si la tache était quasiment sèche et à peine perceptible, alors il pouvait être satisfait ; son corps et son esprit avaient certainement trouvé le repos. Ce qui, au demeurant, n’arrivait que très rarement. Son esprit était incapable de se délasser pleinement dans un tel corps, et son corps éprouvait toutes les peines du monde à se régénérer habité par un tel esprit.
Eugène était laid, mais ce n’était pas le résultat de son apparence démesurément énorme, ni du laisser-aller de sa garde-robe, ni même de son manque d’hygiène si chronique ces dernières années ; il avait quelque chose dans le regard, quelque chose dans l’âme, de foncièrement différent. Une touche d’insondable. Cela vous glaçait le sang quand vous étiez enfant et vous révulsait quand vous étiez adulte ; une répugnance qui parcourait votre chair le temps d’échanger un regard et de reprendre le contrôle de vos émotions. Eugène se moquait de tout cela, car une seule âme avait ses faveurs. Deux, si l’on comptait la sienne.
 
  Il se mit à gémir. Lorsqu’il se tourna laborieusement dans son lit, torturé par les affres du sommeil et les chairs pesant leur poids, le sommier émit, lui aussi, une plainte brève mais déchirante. Le meuble n’était pas fatigué, il était éreinté. Il ne lui faudrait plus beaucoup de temps pour se briser sous ce fardeau qui l’accablait depuis cinq ans déjà.

  Eugène passait de longues heures étendu sur son lit, bien plus qu’un sommier normalement constitué ne pouvait le supporter. Lorsque celui-ci laisserait échapper sa dernière protestation et s’affaisserait lourdement sur lui-même, il irait rejoindre nombre de camarades qui avaient connu le même sort au cours des quarante années de vie de son tyran. Il finirait à la décharge, parmi les décombres — cimetière cosmopolite acceptant tous les êtres, ou presque, à l’exception des hommes.
 
  Les yeux bordés de chassie, Eugène éprouvait au réveil une certaine gêne pour ouvrir ses paupières. Elle était si épaisse et solidifiée au petit matin, c’est-à-dire entre onze heures trente et quatorze heures, heure où il s’extirpait généralement de ses cauchemars, qu’il devait insister pour déchirer cette croûte consistante qui le maintenait dans un état de semi-cécité fort désagréable.

  Eugène n’appréciait pas particulièrement ce qu’il avait sous les yeux, en particulier s’il tenait un miroir entre ses mains, mais il ne supportait pas la contrainte. Il croulait sous un poids si gigantesque au quotidien qu’une plume se posant nonchalamment sur sa personne au gré du vent, aurait fait vaciller tout l’édifice de son être qu’il ne parvenait qu’avec peine à maintenir en équilibre. Alors, quand cette chassie matinale refusait de céder, lorsqu’elle s’acharnait à maintenir ses paupières closes, quelques larmes de frustration et de désespoir venaient les gonfler et la faisaient fondre par la même occasion. Elle se dissipait naturellement, sans aucune difficulté, comme si toute la souffrance d’Eugène l’avait satisfaite au point qu’elle n’avait plus aucune raison de le torturer maintenant qu’il était humilié.

  Il se réveillait chaque jour avec ce sentiment hybride mêlant frustration et humiliation. C’est ainsi qu’il avait appris à goûter la vie, relevée d’un soupçon d’amertume.

  Pour le moment, cependant, Eugène était endormi.

  À côté de son lit, se trouvait une petite table de chevet guéridon en acajou, pourvue de deux modestes tiroirs qui renfermaient, pêle-mêle, un nombre incalculable de préservatifs, des revues érotiques, des restes de biscuits encore dans leur emballage déchiré, un vieux cure-dent moisi et quelques autres détritus dont l’origine restait à déterminer. Au-dessus, trônait une pile de livres racornis et usés par le temps, comme s’ils avaient été lus et relus. Une épaisse couche de poussière ornait l’ouvrage situé au sommet : Le Comte de Monte-Cristo, déposé là par sa mère bien des semaines auparavant.
 
  Eugène n’en avait pas lu une ligne et n’avait pas l’intention de le faire dans l’immédiat. Il avait bien essayé de se forcer, une fois. Il s’était saisi de l’ouvrage, alors qu’il avait eu un soudain accès d’énergie, mais au contact de la poussière, il avait éprouvé un dégoût à la hauteur de son enthousiasme. Il avait reposé le livre en haut de la pile et s’était empressé d’essuyer sa main sur son t-shirt pour se défaire de cette sensation répugnante. Les particules de poussière agglutinées et combinées à l’humidité ambiante qui ne quittait jamais la pièce, formaient une colle tout à fait désagréable qui avait obligé Eugène à se lever pour se diriger vers la salle de bain, à l’autre bout du couloir. Il s’était lavé les mains avec son savon biologique dépourvu de toute substance toxique ou animale. Dans son esprit, se laver avec des restes de graisse prélevés sur des cadavres avait quelque chose d’absolument grotesque. Le monde, en général, lui semblait grotesque.

  À côté des livres appartenant à une autre époque, se trouvait une lampe en cristal dont le pied avait été sculpté pour lui donner l’apparence d’un cheval fougueux, tandis que l’abat-jour arborait une couleur saumonée qui plongeait Eugène dans une perplexité esthétique aisément compréhensible. S’il ne s’était pas séparé de cette vieillerie qui participait, d’une certaine manière, à l’enlaidissement de son espace de vie et par extension de sa personne, c’était parce que sa mère affectionnait tout particulièrement cet objet qu’elle avait reçu de sa propre mère, en cadeau de mariage. Elle chérissait la lampe comme une relique sainte et lorsque la femme qui avait enduré de terribles souffrances, risquant sa vie dans des draps ensanglantés pour la mettre au monde, avait rendu l’âme, elle avait décidé que cet objet chargé de souvenirs et de symboles devait revenir à l’être qu’elle affectionnait le plus après sa défunte mère : son fils.

  Dans ses mauvais jours, Eugène se disait qu’il aurait aimé avoir un frère auquel elle aurait pu léguer cette chose hideuse qui lui rappelait cette fameuse grand-mère, Jeanne. Il ne l’avait jamais appréciée ; elle avait eu une emprise démesurée sur sa mère au point qu’en sa présence cette dernière se métamorphosait en une fillette chétive et fragile. Il détestait la voir perdre ainsi de sa substance. C’était comme si Jeanne lui avait pompé la moelle des os avec une paille géante pour ne laisser qu’une flaque inconsistante s’étaler devant ses pieds. Et la vieille sorcière le savait ! Elle jouissait de son pouvoir avec une satisfaction qu’elle dissimulait derrière un sourire d’approbation à peine esquissé. Un hochement de tête, un cou maigre surmonté de mâchoires crispées, une main ridée effaçant les plis d’une vieille robe noire, un regard froid pour Martial, son père, et une mine dégoûtée pour Eugène, son petit-fils, telle était Jeanne.

  Quelle n’avait pas été sa surprise quand son grand-père maternel, dont il ne parvenait pas à reconstituer le visage mais dont la voix résonnait encore nettement à ses oreilles, l’avait appelée par son surnom : « Jeannette ». Eugène en était resté bouche-bée. En ce temps-là, il avait une camarade de classe au primaire que tout le monde appelait Jeannette. Une jolie petite demoiselle blonde, très proprette, et dont le sourire rayonnant plongeait tous les garçonnets dans une admiration béate qu’ils ne parvenaient à dissimuler qu’en lui tirant les couettes. Jeannette était une fillette dotée d’un cœur débordant d’affection pour tout ce qui l’entourait ; elle avait même pris la peine de tendre la main à Eugène lorsqu’il était tombé dans la cour de l’école durant la récréation.

  Lorsqu’il avait entendu son grand-père nommer ainsi sa grand-mère, il avait ouvert la bouche de stupeur et manqué renverser son verre de jus d’orange. Cela lui avait valu d’abominables remontrances de la part de « Jeannette ». C’est ce jour-là qu’il avait fermement décidé de prendre ses distances avec sa camarade de classe, certain qu’elle deviendrait, dans un futur proche, une espèce de sorcière infâme similaire à sa grand-mère. Il n’était pas totalement certain qu’elle développerait les mêmes rides de cou et qu’elle deviendrait aussi effrayante, mais avec un tel prénom, tout pouvait arriver ! Ce n’est que bien des années plus tard qu’il comprit que les noms ne faisaient pas les personnes, tout comme les habits.
  
  Cette lampe qui lui rappelait, à chaque fois qu’il posait les yeux dessus, la vieille harpie, n’avait, selon lui, rien à faire dans son espace de vie. La seule raison qui l’empêchait de jeter l’objet par la fenêtre pour le voir éclater en mille morceaux quelques mètres plus bas sur le trottoir — en dehors du fait qu’il aurait pu blesser quelqu’un en chutant, quoique, débarrasser la terre d’un de ses parasites ne l’attristait pas vraiment — s’expliquait par l’amour incommensurable qu’il éprouvait pour sa mère. Il n’avait pas essayé de comprendre cet attachement qui le poussait à acquiescer à toutes ses paroles, Sainte Vierge dont le verbe illuminait sa vie. Alors, à chaque fois que l’objet entrait dans son champ de vision, Eugène éprouvait des sentiments contradictoires, entre répulsion et amour indéfectible. Cette lampe lui donnait la nausée.

  Quand il l’allumait, car la fonction première de l’objet n’était pas de témoigner du sens esthétique discutable d’un artiste en perdition, mais d’apporter un peu de lumière dans cet antre que l’on aurait pu croire enfoncé dans le roc tant les rayons du soleil y pénétraient difficilement, elle lui brûlait les yeux si vivement, que même s’il fermait ses paupières avant d’avoir la cornée roussie, des papillons lumineux continuaient à danser dans le noir durant de longues et douloureuses secondes.

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Ce texte participe au concours Les talents de demain organisé par Kobo/Fnac. Il est donc disponible dans son intégralité et gratuitement sur la plateforme du groupe. Si l'extrait vous a plus, je vous invite à le télécharger : https://www.kobo.com/fr/fr/ebook/la-cage-1

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