La fin des temps

Si tu crois qu’il y a encore une place pour moi dans ton paradis artificiel, détrompes-toi. Je n’attends plus rien, à part peut-être vouloir encore aimer quelqu’un, même un chien. Les paradis artificiels, j’ai suffisamment donné, toutes ces pastilles multicolores bleues et roses, au goût acidulé ou même fade, ne m’excitent plus du tout. Que reste-t-il de nous dans notre enfer, quand l’insupportable devient supportable. Un cartable d’écolier, au cuir tanné par le temps imprécis des souvenirs, se craquèlent sur une chaise dépaillée. Des photographies jaunies de tendresses s’abandonnent à la poussière et aux moutons du temps, tout se meure religieusement dans le silence des cités abandonnées.

Une télévision allumée, pour seule compagnie, pour prouver que j’existe encore. Tâter les murs blafards d’un décor tapissé de niaiseries malodorantes, pour prouver que j’existe toujours. Et d’un regard croisé avec un château d’eau je contemple les yeux vides cet espace artistique tagué d’une peinture murale de gibier de chasses et autre plan d’eau champêtre, qu’ils sont loin mes châteaux en Espagne. Le reflet au travers la vitre de la salle à manger me fait penser à un cadavre en pétrification, ce teint si blanc, comme si le soleil n’avait jamais voulu de moi. Où était-ce moi qui ne voulais pas de ces rayons mordorés mortels.

Les monstres grignotent l’espace temps qui se referme inlassablement sur mon corps élastique. Ma prison est cernée de folie. Les rues regorgent d’assassins tranquilles, jamais inquiétés par les qu’en-dira-ton, ni par la milice qui a remplacé la police d’état. Les bus sont autant de mouroirs d’idées qui se déchargent à des stations lugubres sans vie, sans bruit, sans aucun brouhaha inintelligible qui résonne silencieusement comme aurait pu le faire la résonnance de ta voix à travers les falaises d’Etretat.

Etretat n’existe plus depuis fort longtemps, elle est tombée lors de la dernière marée, l’aiguille creuse s’est disloquée récemment, et chaque année on peut entendre l’éboulement des falaises de craies blanches dans la Manche. Une par une, les falaises ont laissé leur magnifique place et leur vue imprenable a des espaces de bancs de craies qui s’effacent à chaque tempête, et qui se recouvrent un peu plus d’algues vertes de l’industrie porcine à outrance.

Les mousses et les lichens commencent à recouvrir les façades des maisons, les fenêtres avec le temps deviennent opaques, aussi opaques que sont devenus nos yeux en manque d’amour. Ce siècle annonce la fin d’un monde ; peut-être le renouveau d’un monde où la flore et la faune vont enfin pouvoir reprendre le contrôle d’une terre que nous avons empoisonné en sages industriels que nous avions été durant deux siècles. Les derniers barils de pétrole s’échappent encore des citernes déchirées par les dernières guerres, les mines à ciel ouvert se remplissent d’eau bienfaitrice du ciel formant des lacs improbables effaçant les cicatrices de cette terre nourricière déchirée par de pelleteuses et des bulldozers, monstres d’une autre préhistoire de l’ère industrielle.

La nourriture commence de plus en plus à manquer, on se déchire à nouveau, et les temps incertains annoncent une nouvelle forme de cannibalisme. L’ère des hommes touchent enfin à sa fin, nous ne sommes plus que quelques poignés d’indécentes créatures, essayant de survivre tant bien que mal, pourchassées par les ours, les lions et autres félidés qui se sont échappés de nos anciens zoos délaissés.

Combien de temps cette folie perdurera ? Encore quelques décennies tout au plus, la fin des temps, ce temps bienheureux des hommes laissera enfin sa place à l’état sauvage de mère nature. Il était plus que temps. Je prends mon arme à la main, une dernière vérification, le barillet est chargé, mon histoire prend fin ce jour. Le paradis que vous nommez m’attend.

Hubert-Tadéo Félizé dans Littérature.
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