L'ascendance, chapitre 1

Cyril ne pouvait détacher ses yeux de Tania. Elle était magnifique dans cette robe près du corps qui moulait parfaitement ses formes généreuses. Il observait ses poignées d'amour, légèrement visibles lorsqu'elle était de dos. Sa robe vert canard rehaussait subtilement la couleur de ses yeux bleus et s'accordait merveilleusement avec sa chevelure de feu. Elle s'était appliquée du fond de teint et du fard pour dissimuler la blancheur de sa peau et les petites rides accrochées aux coins de ses paupières. Ah, ce sourire ! Cyril se serait damné pour qu'il ne cesse d'illuminer son visage. Sa bouche n'était pas pulpeuse et ses lèvres plutôt fines ne dévoilaient que rarement ses dents. Mais quand elle souriait, la terre aurait pu s'effondrer, les bâtiments s'écrouler, il n'aurait rien remarqué.

Tania se retourna, tout en dansant, et lui jeta un coup d'œil. Il était assis au fond de la pièce, en solitaire ; il sirotait silencieusement son ponch. Elle lui adressa ce sourire tendre dont elle avait le secret. Il sentit son cœur s'enflammer. Les commissures de ses lèvres se contractèrent malgré lui, il ne pouvait lui résister. Il lui adressa un sourire plein de tendresse à son tour. Comme il aurait aimé qu'elle soit sienne, mais ceci était impossible. Personne, ou mieux, l'univers entier, aurait vu leur relation d'un mauvais œil. Il aurait aimé s'enfuir au bout du monde avec elle, trouver une forêt dense où construire une petite cabane de fortune et vivre d'amour et d'eau fraîche. Il l'aurait entourée de toute son attention, jour après jour, aurait pourvu à ses besoins et se serait blotti dans ses bras toutes les nuits. Ils auraient pu aller n'importe où, l'endroit lui importait peu, si seulement ils avaient été capables de laisser leur passé loin derrière eux.

— Tu ne la reconnais pas ? C'est Tania Lebel. La seconde épouse de Jean-Marc. Cécile m'a dit qu'elle s'était littéralement jetée sur lui quand il a perdu son épouse. Elle n'a vraiment pas honte de s'accrocher ainsi au mari de la défunte dont elle s'occupait en tant qu'infirmière. Moi à sa place je n'oserais pas me montrer en public, dans une telle robe qui plus est.

— Tu n'es pas un peu dure Charlotte ? Elle aussi a le droit au bonheur. Son mari l'a quittée pour une autre femme en la laissant toute seule avec son fils d'à peine cinq ans à l'époque. Elle avait une place en tant qu'infirmière à l'hôpital Sainte-Claire, mais ça n'a quand même pas dû être facile tous les jours.

— Oui...Mais, je te le dis. A mon avis, si son mari est parti avec une autre ce n'est pas pour rien.

Cyril se leva car il ne supportait plus d'entendre ces vieilles mégères insulter la femme qu'il aimait. Il préférait, dans sa muette solitude, regarder Tania virevolter au bras de son sombre cavalier. Combien de fois avait-il rêvé de supprimer Jean-Marc qui n'était rien de plus qu'un vulgaire moucheron à ses yeux ? Il lui aurait saisi les ailes, les aurait brisées et l'aurait laissé agoniser sans un regard. Mais malheureusement, Tania semblait aimer cet homme. Certes, elle ne pouvait aimer Jean-Marc autant qu'elle l'aimait lui, mais il représentait néanmoins une menace. Contrairement à Jean-Marc, Cyril n'avait pas la faveur de son lit. Pas encore.

Il la regardait s'échauffer sous l'effort et, malgré son maquillage, il percevait les rougeurs qui parsemaient son visage. Etait-ce une goutte de sueur qui tentait désespérément de se frayer un chemin sur ses tempes ? Il aurait aimé la lécher en dépit du fond de teint. Il n'y tenait plus. Il fallait qu'il la possède d'une manière ou d'une autre. Il avait de plus en plus de mal à lutter contre ce désir difficile à réprimer.

Il se redressa, ajusta son costume parme et desserra légèrement sa cravate pour qu'elle puisse entrevoir les traces d'excitation qui marbraient son cou d'ordinaire d'un blanc laiteux. Il passa une main détachée dans ses cheveux. Il n'y avait là aucune vanité, juste une habitude avant l'accomplissement d'un acte important à ses yeux. Il avait besoin de courage. Elle était bien la seule parmi l'espèce féminine à pouvoir le galvaniser de la sorte. Il fit deux pas mal assurés puis, d'une démarche ferme, il se dirigea droit sur elle.

Ce fut Jean-Marc qui le remarqua d'abord. Il pinça les lèvres et se figea dans une expression où pointait le dégoût. Cyril, pour sa part, afficha un de ses aimables sourires. Il lui asséna sur son ton le plus cordial : « Mon cher Jean-Marc, avec une pointe de défi dans ses sourcils arqués, me permettrais-tu d'éprouver la joie de conduire Tania pour une courte valse ? Je ne la monopoliserai pas plus longtemps. Je sais comme il est difficile d'être éloigné de cette douce créature. » Jean-Marc ne prononça pas un mot. Il se contenta de baiser la main de sa femme et se dirigea du côté du buffet, les épaules voûtées. Cyril ne lui accorda pas même l'ombre d'un regard. Il ne connaissait que trop bien cette silhouette dépourvue de tout courage, de toute fierté et de toute combativité. Lui se battait chaque jour pour faire grandir l'amour de Tania à son égard. Le faible Jean-Marc n'était capable de rien, si ce n'était rapporter un peu de monnaie au foyer. Mais l'argent n'était pas le moyen de conquérir le cœur de Tania. Cyril le savait.

Elle lui caressa la joue d'une geste tendre et affectueux. Comment pouvait-elle le mettre au supplice devant toute cette foule ? Il désirait par-dessus tout l'embrasser, lui rendre cette caresse... Son visage était de marbre, mais la base de son cou virait au cramoisi par endroit. Il était tellement enivré qu'il en avait presque oublié la présence de l'être aimé. Elle seule avait le pouvoir d'annihiler toute forme d'existence pour ne laisser s'épanouir que plaisir et volupté à l'état brut.

— Cyril, tu te sens bien ? J'ai l'impression que tu vas t'évanouir.

— Mais non ! lui répondit-il en souriant. Je te trouve terriblement belle. Cette robe te sied à merveille. Je suis fier de mon choix !

Elle gloussa de manière charmante et lui rétorqua à voix basse :

— Incorrigible que tu es ! Cesse donc ces compliments. Tu vas me faire rougir.

— Tu n'as pas besoin de moi pour ça...

— Oh. Ca se voit tant que ça !? J'ai pourtant mis suffisamment de maquillage pour dissimuler les imperfections d'au moins une dizaine de femmes. Quelle calamité d'avoir une peau aussi blanche.

— Ta peau est la plus belle qui soit. Elle est divine. Tu aurais tort de ne pas croire en ta majestueuse beauté.

— Ma majestueuse beauté ! Rien que ça ? Eh bien, ma majestueuse beauté sera cramoisie ce soir.

Elle se mit alors à rire, lui dévoilant ses magnifiques dents, plantées dans une bouche on ne peut plus sublime qu'il trouvait tout à fait alléchante. Il se voyait déjà les caresser de sa langue gourmande.

Il passa son bras droit autour des hanches de Tania, écartant sciemment les doigts, afin de saisir au mieux ses rondeurs. Puis, il prit précieusement sa main droite, la porta à ses lèvres sans y déposer de baiser. Il releva ensuite les yeux pour les plonger profondément dans ceux de Tania. Quel bleu ! Encore quelques instants et il s'y serait noyé sans espoir d'être sauvé. Il fit un effort pour réguler son pouls et la guida ensuite fermement, mais affectueusement, sur la piste de danse.

La valse était une des activités dont il savourait la pratique avec sa bien-aimée. Il éprouvait une joie incommensurable à la faire sourire aux chavirements soudains de la musique. Ces yeux brillants et ces cheveux flottants dans les airs lui semblaient appartenir à une forme supérieure d'existence. Elle s'arquait légèrement au fil des valses, rejetant gracieusement la tête en arrière. Un désir impérieux s'emparait alors de Cyril qui se voyait déjà planter ses crocs dans la peau de son cou. La délicatesse fuyait alors son âme pour laisser place à la sauvagerie. Il devenait un animal, rongé par ce désir fou de la posséder de toutes les manières possibles, quitte à la détruire. Mais celui qu'il ravageait par son obsession n'était autre que lui-même.

Le rythme de leur danse s'intensifia. Ses mains étaient devenues humides et ses lèvres tremblaient. Quant à Tania, l'activité la faisait transpirer et collait légèrement ses cheveux sur ses tempes. Elle était au comble de la joie, puis, l'orchestre commença à ralentir la cadence et comme dans un cauchemar, Cyril vit s'approcher à la limite de son champ de vision, l'horrible Jean-Marc. Il regarda alors Tania et pensa que c'était sûrement dans cet état de moiteur qu'elle devait se retrouver durant l'acte. Son excitation commença à se manifester au dessous de sa ceinture, mais fut vite refroidie à la pensée que Jean-Marc était le seul autorisé à profiter de son intimité. Il devait trouver un moyen de se débarrasser de lui.

Tania entre-ouvra ses lèvres et chuchota :

— Les jeunes femmes doivent tomber folles amoureuses de toi si tu danses ainsi avec elles ! Tu as fait de gros progrès. Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas valsé comme ça. Regarde dans quel état je suis.

— Ravi de t'avoir comblée ! J'aimerais faire tellement plus pour toi.

— Que racontes-tu là ? Tu en fais déjà tellement. Au fait...Tu as des nouvelles de Jeanne ? Je sais qu'elle te manque. Tu devrais peut-être la rappeler. Ca me tourmente de te voir malheureux.

Son cœur se glaça à l'évocation de Jeanne. Son énervement gonflait dans sa poitrine et la colère surgit quand Jean-Marc vint lui arracher Tania des bras. Elle lui adressa un petit sourire gêné, consciente d'avoir commis une erreur en parlant de la jeune femme.

— Oh...Je suis désolée. Je ne voulais pas te rendre triste. Je pensais juste que...Oublie ce que je viens de dire. Je t'en prie, ne fais pas cette tête. Je...Hmm. Essaie de passer une bonne soirée. Tu es si triste ces derniers temps.

Il tenta de former un sourire avec ses lèvres, mais le résultat fut si atroce qu'un inconnu dans une rue déserte en pleine nuit aurait probablement pris le parti de passer rapidement son chemin. Il tourna finalement les talons et se dirigea vers le jardin. Il lui fallait deux choses : un peu d'air frais et fumer. Il glissa sur les gravillons, frappa l'énorme pot qui se trouvait à l'entrée du jardin et sentit les larmes s'insinuer dans ses yeux. Pourquoi fallait-il qu'elle parle de Jeanne ?

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