L'ascendance, chapitre 2

Une fois dehors, elle prit conscience qu’elle était venue en voiture avec Cyril et qu’elle n’avait pour sa part aucun moyen de locomotion en dehors de ses deux jambes. Heureusement, elles fonctionnaient toutes les deux. Elle devait se presser si elle ne voulait pas voir Tania débouler de la maison pour lui dire d’attendre Cyril, afin qu’il la raccompagne jusqu’au village. Elle partit donc au petit trot, le ventre vide et le désespoir accroché au cœur. La douleur qu’elle avait sentie poindre aux paroles de Cyril n’était pas aussi intolérable que ce qu’elle avait imaginé. Il avait raison, elle ne valait rien.
Elle coupa à travers champs, évaluant approximativement où devait se trouver le village sympathique qu’ils avaient traversé en voiture, avant d’arriver sur le chemin étroit qui menait à la retraite loin du monde de Tania. Elle avait apprécié la compagnie de cette dernière. Quel dommage quand même ; elle aurait probablement pu s’intégrer dans cet environnement chaleureux. Une chose aurait tout de même dû lui mettre la puce à l’oreille. Cyril, avant cette fameuse soirée, ne s’était jamais montré aussi affectueux avec elle, ni en privé, et encore moins en public. Un tel changement de comportement n’était pas anodin. Pourquoi s’était-il servi d’elle en fin de compte ?
Alors qu’elle s’écorchait les jambes après les ronces qui poussaient à l’état sauvage dans ce champ mal défriché, elle continuait de s’interroger sur les motivations de Cyril sans pouvoir y trouver une quelconque réponse. Son esprit divaguait, ressassant vicieusement sa folle nuit d’ébats avec son éros. Si seulement il avait pu être sincère. Mais aucun homme de sa vie n’avait été sincère avec elle. La seule chose qu’ils désiraient, était de profiter de son corps ; cette prison inutile qui la maintenait en vie. Elle ne pouvait pas continuer ainsi, il fallait trouver une solution. Se venger ? Au pire cela amènerait la mort, cette amie fidèle qui vous sortait de tous vos tracas quotidien. Pourtant, même la mort ne pouvait soulager sa peine, sauf si cette fois-ci, c’était elle qui perdait la vie.
Elle se souvenait de ces longues nuits où, une fois sa mère partie se coucher, elle sortait de son lit en catimini pour se cacher derrière la grosse horloge qui trônait sur le palier intermédiaire des escaliers. Elle attendait là, des heures durant, que son père se décide à aller rejoindre sa femme, pour ensuite retourner dans son lit qu’elle savait alors sûr pour une nuit. L’espace entre l’horloge et le mur était envahi par les toiles d’araignées. Comment les araignées faisaient-elles pour tisser aussi rapidement leurs toiles alors qu’elle venait s’y réfugier presque tous les soirs, sauf quand sa mère allait se coucher trop tôt, prétextant une vilaine migraine. Ces soirs là, son père n’attendait pas longtemps pour rejoindre sa fille.
Il grimpait les escaliers d’un pas traînant, le souffle court, faisant souffrir chaque marche sous son poids. Jeanne se recroquevillait alors sous ses couvertures et fermait les yeux du plus fort qu’elle pouvait, jusqu’à que ceux-ci soient douloureux. Elle espérait disparaître, devenir aussi petite que les araignées qui lui couraient sur les mains, mais dont les pattes étaient bien moins effrayantes que celles de son père. Les bruits de pas lui rappelaient que sous peu, il lui ferait des choses qu’il ne faisait pas avec sa mère. C’était lui-même qui le lui avait dit : « Ma petite fiente, toute blanche, tu es vraiment une bonne petite femme pour moi. Maman ne veut pas s’occuper de moi, alors papa est malheureux. Tu veux être gentille avec papa ? Sinon il sera triste… et quand papa est très triste, il a tendance à se mettre en colère. Ce n’est pas sa faute tu sais ». Quand il commençait ce discours là, il se saisissait délicatement du poignet de sa fille qu’il amenait jusqu’à sa bouche. Il collait son nez sur sa peau, prenait une grande inspiration et souriait les yeux mouillés. Jeanne comprenait alors que son père était envahi par la tristesse qu’il avait évoquée quelques secondes auparavant. Il appuyait sur son poignet, de plus en plus fort, et le tordait suivant un angle anormal. Jeanne se mettait à pleurer. Le poids de son père commençait à peser sur son petit corps. Elle savait parfaitement ce qu’elle devait répondre pour le mettre dans de meilleures dispositions : « Oui, Théodore. Tu peux faire de moi ce que tu veux. Je suis à toi ». Ces paroles aussi, c’était son père qui les lui avait apprises. Il se redressait alors, ses yeux gris redevenus secs comme par magie. Son poignet libéré, elle le massait avec son autre main sans pouvoir détacher son regard de son père. Il lui fallait sourire, sinon elle risquait de prendre une gifle qui rendrait ses tourments plus longs, et la seule chose qu’elle désirait, était qu’il termine vite sa besogne.
Il la touchait en beaucoup d’endroits dont elle n’avait pas eu une claire connaissance jusqu’alors. Il lui faisait mal, elle saignait régulièrement, tâchant ses draps pour sa plus grande honte. Les grincements du lit aussi la rendait malade, et si sa mère se réveillait, que dirait-elle ? Elle serait jalouse comme papa lui disait, ou alors elle le fâcherait, ce qui le rendrait encore plus triste et lui ferait passer plus de temps dans cette chambre qu’elle détestait.
Le martyre avait duré dix ans. Il lui avait fallu dix années de souffrance, de honte et d’avilissement pour qu’elle se décide à passer à l’acte. Sa colère, sa rancœur et sa haine avaient mûri lentement d’abord, devenant de plus en plus grondantes, présentes jusqu’à dévorer son âme tandis que son père dévorait son corps.
Un jour, elle décida de mener le jeu sexuel qu’il avait instauré entre eux. Elle avait risqué le tout pour le tout. S’il ne mourait pas, elle était certaine de ne pas en réchapper elle-même. Mais dans tous les cas, le jeu lui, n’y survivrait pas. Tandis qu’elle s’activait, avec la plus grande vigueur sur son père qui était attaché au lit sur le dos, elle saisit la feuille qu’elle avait dérobé dans le laboratoire de la boucherie que tenait son grand-père, et qu’elle avait dissimulée derrière la lampe de la commode. L’arme était parfaite pour débiter en morceaux les gros porcs.
Son père, pour sa part, ne se doutait de rien, jouissant de sa fille dont il avait fait une vraie femme, honorant les désirs primordiaux de l’homme qu’il était. Fier, il remerciait dieu de l’avoir aidé à accomplir sa tâche, faisant d’elle l’incarnation de la femme parfaite. Elle se balançait sur lui avec un sourire et une joie qu’il n’avait encore jamais vue dans ses yeux. Elle était angélique, magnifique et aimante. Elle se pencha un peu plus sur lui et lui mordit la joue jusqu’à le faire hurler. Il adorait qu’elle se montre sauvage. Puis, elle écarta les bras, sa poitrine frottant son torse en sueur, continuant malgré cette position à lui donner des coups de reins. Elle se redressa alors, les bras dans le dos, lui offrant à la vue son corps divin. Il n’y tenait plus. Il atteint l’extase parfaite, le sourire aux lèvres et vit, du coin de l’œil, une lame grise s’abattre sur le dessus de sa tête. Il n’eut pas le temps de comprendre.
La feuille était difficile à retirer du crâne de son père. Le fou rire qui la secouait lui rendait la tâche plus difficile encore. Elle s’assit à côté du lit, en attendant que la crise s’achève. Elle sentit la substance de son père se répandre. Elle passa alors la main entre ses cuisses, la récupéra et en badigeonna son visage mort. Elle s’adressa alors au cadavre : « Ça te plaît Théodore ? Profites-en, c’est la dernière fois ! » puis, elle éclata d’un rire sonore.
Elle décida de prendre une douche brûlante, mais avant, il fallait qu’elle s’applique du désinfectant sur toutes les parties de son corps qu’il avait touchées. Si quelqu’un avait craqué une allumette, elle n’aurait pas donné cher de sa personne. Toutefois, le feu avait la réputation de purifier. Elle pensa à brûler la carcasse de son père, mais elle se ravisa ; elle ne voulait pas qu’il soit purifié, elle ne voulait lui accorder aucune rédemption quelle qu’elle soit. Elle se doucha, remettant à plus tard  sa décision concernant le cadavre.
Après une heure passée immobile sous la douche, l’eau devenue glacée, elle reprit ses esprits. Elle n’éprouvait aucun remord, ni anxiété, elle était simplement vide. Elle retourna dans sa chambre et examina son père qui commençait à montrer quelques signes de transformation. Avec la chance qu’elle avait, il serait bien capable de se relever d’entre les morts pour cette fois-ci, dévorer sa chair, comme si festoyer impunément de son enfance et de son innocence n’avait pas suffi.
Sur ses gardes, elle se dirigea dans la cuisine pour prendre quelques sacs poubelles. Elle n’était pas certaine d’en avoir assez, mais au pire, elle pourrait toujours se rendre au supermarché du coin. Elle retourna dans la chambre, en ayant pris soin d’emmener un autre couteau avec elle, afin de se défendre si celui-ci essayait de revenir à la vie. Elle était bien décidée à ne lui laisser aucune chance de la maltraiter de nouveau.
Elle s’affairait déjà depuis une bonne heure à trancher ses articulations, qu’elle n’était toujours pas arrivée au bout de sa peine. Elle choisit de faire une pause et de se servir un chocolat chaud. Maintenant, même s’il se relevait, il ne pourrait pas lui faire grand-chose sans bras et sans jambes. Mais le plus gros restait à faire. Elle se demandait bien ce que pouvaient contenir les entrailles d’un être aussi malsain que Théodore. Sûrement quelque chose de peu ragoûtant, qui lui couperait l’appétit pour un bon bout de temps. Elle tenta, tant bien que mal, de savourer son chocolat chaud qui lui semblait avoir un léger goût de sang. Ce n’était pas tellement étonnant, vu son activité du jour.
Elle resta assise sur le canapé à se demander ce que serait sa vie désormais. Elle n’avait plus de parents. Sa mère était décédée l’année précédente, laissant son père œuvrer autant qu’il le souhaitait à n’importe qu’elle heure du jour ou de la nuit, quand elle se trouvait à la maison. Ses camarades attribuaient l’assombrissement de son humeur, qui était déjà d’un naturel morne, au récent décès de sa mère. Or, elle ne l’avait jamais réellement appréciée ; sa vie tournait autour de son père et de ses désirs. Elle ne l’avait jamais protégée de quoi que ce soit, et se contentait la plupart du temps de regarder sa fille d’un œil vide.
Elle se sentait si lasse. Elle reposa sa tasse et décida de fermer les yeux durant quelques instants. Lorsqu’elle se réveilla, la nuit était tombée sur la ville et la lune était accrochée haut dans le ciel.
L’odeur de son défunt père polluait l’atmosphère comme son haleine le faisait de son vivant. Jeanne frissonna, il fallait qu’elle termine rapidement ce qu’elle avait commencé et qu’elle se débarrasse du corps pour oublier toute cette histoire. Pour oublier son passé. Elle courut dans la chambre achever de découper le cadavre à grands coups de feuille, remplit ses sacs poubelles opaques et les jeta à l’arrière du coffre de son père. Un petit problème se présenta à son esprit. Elle n’avait pas le permis, même pas l’âge de faire de la conduite accompagnée. Néanmoins, elle savait à peu près faire rouler une voiture. Il lui suffisait d’aller jusqu’à la forêt de Meudon où elle enterrerait les différents morceaux de Théodore.
Cela lui prit toute la nuit.

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