" l'asile solitaire"

"Quand, tout essoufflé après avoir grimpé trois étages, j'entrais dans la cellule aux approches du soir, j'étais ravi : la plongée des fenêtres était sur le jardin de l'Abbaye, dans la corbeille verdoyante duquel tournoyaient des religieuses et couraient des pensionnaires. La cime d'un acacia arrivait à la hauteur de l'oeil. Des clochers pointus coupaient le ciel et l'on apercevait à l'horizon les collines de Sèvres. Le soleil couchant dorait ce tableau et entrait par les fenêtres ouvertes. Madame Récamier était à son piano; l'angélus tintait : les sons de la cloche qui semblait pleurer le jour qui se mourrait, il giorno pianger che si muore, se mêlaient aux derniers accents de l'invocation à la nuit de Roméo et Juliette de Steibelt.

Quelques oiseaux se venaient coucher dans les jalousies relevées de la fenêtre; je rejoignais au loin le silence et la solitude, par-dessus le tumulte et le bruit d'une grande cité. Dieu, en me donnant ces heures de paix, me dédommageait de mes heures de trouble; j'entrevoyais le prochain repos que croit ma foi, que mon espérance appelle. Agité au-dehors par les occupations politiques ou dégoûté par l'ingratitude des Cours, la placidité du coeur m'attendait au fond de cette retraite, comme le frais des bois au sortir d'une plaine brûlante". ( Chateaubriand).

En , le vaste appartement du premier se trouva disponible, Madame Récamier s'y installa.
C'est là que furent données en 1834, les premières lectures des " Mémoires d'outre-tombe".

Dans la pénombre bleue de ce salon aux lourdes tentures défilèrent pendant vingt ans toutes les sommités parisiennes: en dehors de Chateaubriand, le maître incontesté du lieu, on pouvait y voir le philosophe Ballanche, le comte de Salvandy, ministre et ambassadeur, l'historien Augustin Thierry, le physicien Ampère, le duc Mathieu de Montmorency, ministre des affaires étrangères, Villemain, ministre de l'Instruction publique, Alexis de Tocqueville, le baron Pasquier, ancien préfet de police de l'empereur et ministre de Louis XVIII, le critique Sainte-Beuve, Benjamin Constant, ami de Mme de Staël, Musset, les peintres Delacroix et Gérard, le miniaturiste Isabey, le sculpteur David d'Angers, Montalembert, Mérimée, Balzac, le Baron de Barante, Rémusat, Anatole de Montesquiuou... Tout ce qyi comptait dans la capitale, sans oublier Lamartine. ( voir lettres parisiennes du vicomte de Launay). 

L'abbaye, cette académie dans un monastère. les braves soeurs tourières ne s'ennuyaient pas, d'autant plus qu'en ce lieu privilégié se tenaient encore d'autres salons : ceux de Mmes de Méran et de Séran, qui recevaient surtout des ecclésiastiques, celui de Mme d' Hautpoul ( une lointaine ancêtre), celui enfin de Mme d'Hautefeuille. La mystique Mme Swetchine avait succédé à Mme Récamier sous les combles.
( Voir lettres parisiennes du vicomte de Launey).

Marc de St Point dans Littérature.
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