Le chat et la souris

Le chat et la souris
Il l’avait remarquée presque par hasard, un soir sur le quai de la gare. Il n’était pas vraiment en chasse, il rentrait seulement d’un entretien d’embauche. Il l’aperçut alors qu’il descendait du train et qu’elle s’engageait sur le quai d’un pas pressé, cherchant à se protéger de la pluie sous un grand parapluie noir. A cette heure de la soirée, il y avait affluence ; tous les banlieusards rentrant chez eux. Il fut comme stoppé net quand elle franchit le halo de lumière créé par le lampadaire du quai. Sa chevelure rousse, flamboyante et sa silhouette aussi fine qu’une liane lui firent l’effet d’une révélation. Ce fut la première fois qu’il la suivit, à bonne distance pour qu’elle ne se doute de rien, presque comme une ombre, mais se rapprochant parfois suffisamment pour percevoir un peu son odeur. Depuis, elle avait envahi sa vie. Rien d’autre n’avait de place. Il connaissait tout d’elle, son adresse, ses horaires, ses itinéraires, son digicode même – enfantin – quatre chiffres plus pâles que les autres – son nom sur la boîte aux lettres : 3° étage gauche, Valentine Gardin.
Les weekends, hélas, elle disparaissait en province, gare de Lyon, pour être exact : TGV 340 de 18h20, Avignon, Toulon, Marseille. Il lui avait laissé cette part de mystère. Qui voyait-elle ? Ses parents ? Un amant ? Une grand-mère malade ? Il n’en savait rien. Il n’avait ni les moyens ni l’envie de la suivre jusque là. Mais à Paris elle était toute à lui et il ne la lâcherait pas. La traque avait commencé tout en finesse, comme à son habitude. Il était là quand elle se rendait à son travail mais c’était le soir, à la nuit tombée qu’il mettait son œuvre en place. Dès sa descente du train, il lui emboîtait le pas de plus en plus près. Il adorait la remontée de la rue Kilford où trois lampadaires ne fonctionnaient plus depuis des mois et où automatiquement, elle accélérait le pas. Mardi soir, il n’avait été qu’à quelques mètres d’elle, rythmant sa marche sur la sienne. Il avait presque entendu son cœur s’accélérer et avait perçu le léger mouvement de tête vers l’arrière qu’elle avait fait afin d’essayer de distinguer son visage bien à l’abri sous la capuche noire de sa parka. Il l’avait alors vue se mettre à courir pour franchir la courte distance jusqu’à la porte de son immeuble. Il avait senti la force désespérée avec laquelle elle l’avait poussée pour s’engouffrer à l’abri – du moins c’est ce qu’elle croyait – et qu’il voulait qu’elle croit encore un peu. Ne pas aller trop vite. Ne pas gâcher le plaisir. Il voulait attendre de la sentir à point, tous les nerfs tendus comme les cordes d’un violon, tout son être transpirant la peur, si bien qu’il serait une délivrance. Il l’imaginait fermant sa porte à double tour, se pelotonnant au fond de son lit. Il savait désormais qu’il habitait ses cauchemars, les cernes qu’il avait décelés sous ses yeux en étaient la preuve. Il adorait, la nuit quand il ne trouvait pas le sommeil, composer son numéro et entendre sa voix ensommeillée. Il savourait la montée dans les aigus qu’elle prenait quand elle reconnaissait sa respiration lente et profonde. Il l’imaginait après qu’elle eut violemment raccroché, attendre terrorisée, l’aurore.
Ce soir serait le grand soir, il la sentait à point et comme toujours, il prit grand soin de son apparence, vêtements propres, entièrement noirs, rasé de près, gants de latex et filin d’acier plus tranchant qu’une lame au fond de sa poche. L’apogée viendrait au moment où il le passerait autour de son cou gracile, qu’il lirait l’effroi dans ses yeux verts et qu’il sentirait le cri muet sortir de ses lèvres pulpeuses avant qu’elle ne s’effondre, totalement abandonnée dans ses bras.  A ce moment elle serait toute à lui et plus jamais à un autre.
L’attente fut longue mais il sentait une profonde plénitude l’envahir à l’approche de l’issue finale. Il la vit apparaître sur le quai de la gare et descendre les escaliers qui menaient à la rue d’un pas un peu plus pressé que d’habitude. Il la laissa prendre de l’avance, tel un chat avec une souris, il avait le calme et la patience du prédateur qui est sûr d’attraper sa proie. La rue était déserte. Quand elle s’approcha d’un lampadaire, il découvrit, ravi, qu’elle avait laissé libre sa chevelure qui tombait en cascades flamboyantes sur ses épaules. Il accéléra pour en profiter davantage. Elle n’était qu’à quelques mètres de son immeuble et, imperceptiblement, elle ralentit l’allure, comme pour l’attendre. Elle composa le code et s’engouffra à l’intérieur. Il lui laissa encore quelques minutes. Tant de jours à l’observer, il savait qu’elle pousserait un profond soupir, sortirait ses clés dans le hall et prendrait son courrier en attendant l’ascenseur. C’est là, quand la porte se refermerait pour l’emporter au 3° étage qu’il surgirait. Elle n’aurait pas le temps de réagir et c’est la surprise d’abord qu’il lirait dans ses yeux avant de  profiter à loisir du reste de la  scène dans le grand miroir.
Il déverrouilla enfin la porte et se faufila doucement dans le hall. Il se trouva plongé dans une obscurité inattendue. Etait-elle déjà montée ? Impossible ! Quelques minutes seulement s’étaient écoulées depuis qu’il l’avait vue disparaître dans l’immeuble. Il sentit l’adrénaline monter en lui, il détestait les imprévus. Il resta collé à la porte calculant ses prochains gestes. Il fut alors ébloui d’une lumière vive. Il ne distingua ni la fureur dans les yeux de sa victime, ni son léger sourire quand la lame incandescente s’enfonça dans son cœur.

smjfalco dans Littérature.
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