Le pays du Floc.

   Après avoir avalé les kilomètres des itinéraires à péage, notre auto s'élance sur les petites routes sinueuses et zigzagantes sous le sourire brûlant du soleil de l'été. Les lignes droites peu fréquentes dans ces contrées vertes, jaunes, rousses donnent une impression de désolation et de monotonie. Le paysage est sinistre, fantomatique. Personne ne semble fouler cette terre sans âme. Pourtant cultures, forêts abondent les deux côtés du parcours goudronné, dégagé avec soin, pour la visibilité du voyageur. La voix masculine et austère du GPS indique, sans faille, les directions à suivre tandis que le conducteur est aux petits soins pour les virages : la mère prudence rappelle sa tendre sûreté.

   La clim du bord fait l’impossible pour asperger sa fraîcheur, mais le mercure ne semble pas vouloir descendre de son échelle. Lorsqu’on passe sous les tunnels de feuillages, la douceur donne un peu de courage à notre auto qui lâche son souffle oppressant. Mais soudain, un tracteur vivant de son moteur diesel et de ses roues géantes, écrasant le bitume d'une lenteur monotone, ralentit notre élan.

— Ah, je repose mes Michelin à prix coûtant, soupire notre auto, S'il pouvait aller comme ça jusqu’à Auch... je l'embrasserais, foi d'auto d’occasion.

   On se sente vite dans un bouillon de culture riche et abondante avec ces pancartes juchées sur les talus invitant le voyageur à la dégustation à la ferme ou au château de monsieur Machin ou de madame Unetelle. Terre vinicole et gastronome ne laisse pas l’étranger mourir de faim et de soif, voyons !

   Pendant une bonne lieue, on suit l'engin agricole roulant à une vitesse d'escargot fou... Ce n'est pas les 24 heures du Mans, ni une course au trésor ! L'homme, sur sa monture, dont on ne voit que de dos, porte un chapeau de paille, les bords rongés de part en part par les ombres effrayantes du temps et une chemise à carreaux écossaise. Il semble maitriser un passe-temps tranquille de renard gascon sur son véhicule à insensibilité. Que diable, il a le droit de gêner le monde, il est dans son fief natal, après tout ! Mais ce n'est pas lui qui va nous inviter à prendre l'apéro et à goûter à son foie gras fait maison, bien conservé dans des bocaux de Nutella !

   Au temps jadis, ça ne marcherait pas comme ça. Les chevaliers protecteurs des dames de la haute noblesse auraient poussé la charrette, les bœufs et le pauvre vilain dans le fossé pour faire avancer la diligence.

— Dégage, manant ! Criaille le garde de tête, tenant d’une main la bride de son cheval et l’épée au clair de l’autre.

   Aujourd’hui, pour pousser un tracteur dans le fossé, il faut se lever aux aurores et encore… Si on le fait, on aura une opération escargot le lendemain sur les autoroutes de France et de Navarre et donner du fil à retordre aux responsables de la Nation. Laissons ce brave monsieur rejoindre sa moitié pour partager un peu de caviar de volaille accompagné d’un petit château hanté du Médoc.

   A un croisement, il décide enfin de quitter la route principale pour renter dans ses terres rocailleuses.

   A part ce revenant de la féodalité grinçante, il n’y pas toujours pas un pèlerin sur la route. Pas un chien ni un chat. Pas un renard ni un corbeau. Leur histoire de fromage Roi, c’est terminé ! Ils se sont réconciliés et se réunissent de temps à autre pour partager un camembert Président à l’ombre de l’arbre que notre ami la Fontaine leur a désigné. Que voulez-vous, le monde des animaux évolue ! Les chiens n’aboient plus quand les camping-cars passent. On n’apprend plus aux singes à faire des grimaces, ils le font tout seul. Il y a quand même un petit problème pour nos vaches laitières : elles attrapent toutes le torticolis ; les TGV vont trop vite. Certaines donnent du lait en poudre, d’autres du lait concentré. Les scientifiques se sont concentrés dessus et n’obtiennent de réponses pour l’instant. Le seul moyen d’arrêter le fléau, c’est de remettre sur les rails les trains à vapeur, propose un expert en trains à bestiaux, sur les ondes de France Culture. En attendant, les importations de lait frais de Taiwan vont bon train.

   On croise de temps en temps une voiture ou un camion, les deux roues de droite doivent raser l’herbe pour éviter de signer un constat amiable avec un revenant de la bataille de Roncevaux.

   Le paysage, maintenant, se déroule à toute allure. Un écran de verdure sombre, malgré l’éclat du jour, fait défiler les yeux démoniaques des bois et des prés. Les vignobles se déploient, descendent des coteaux comme des sentinelles sépulcrales, gardiennes du royaume d’Hadès. Ils nous promettent de bonnes bouteilles à consommer avec quelqu'un de modéré, un phénomène agonisant qui ne boit que du lait de vigne 100% matière alcoolisée. Un bonheur de mort subite sortant de terre est à prévoir.

   Le chaume d’or à perte de vue héberge les balles rondes de paille aux allures inquiétantes, prêtes à foncer sur nous. Le liquide de la terreur coule en nos veines comme une source opaque des abords des abîmes. On se croirait dans d'un thriller américain tourné dans le Gers par des Japonais en kimono, un verre de saké à la main. Le scénario est captivant : un meurtre déguisé en harakiri sur fond de trafic de foie gras.

   Le maïs, ça pousse ici aussi. Ils sont alignés en ordre de bataille comme la Garde de Napoléon avant les heures meurtrières de Waterloo. Les revenants de cette défaite sont-ils incrustés dans ces plantes herbacées, pâles et exsangues, couleurs des cadavres avant livraison à la terre ? Les tournesols rageurs brandissent leurs pétales jaunes, comme des serpes et des faucilles pour nous chasser de leur horizon comme si notre auto était ornée de chauves-souris, de lézards et de grenouilles. Ils feraient mieux de songer à convoiter une place d’honneur dans la cuisine d’un chef parisien au lieu de terroriser les paisibles vacanciers et les promeneurs du dimanche.

   Encore des raisins, des raisins et encore des raisins. Il en faut combien de grappes de ce fruit pour faire une bouteille ? Tout un vignoble… à égorger pour obtenir une boisson vermeille et sensible au palais, seigneur Lucifer !

   Tiens, quelques gouttes de pluie tapotent le pare-brise comme si le soleil était dans le chagrin. La lune est sans doute pour quelle chose. Ils se voient juste au moment d’une tendre éclipse suivie de la naissance de beaux petits soleils, scintillant dans les nuits étoilées Cette petite ondée a duré deux minutes et revoilà l’astre qui remet le chauffage à plein tube. Son thermomètre indique : canicule. C'est quelqu'un qui ne connaît rien en économie d'énergie, sa facture doit être aussi salée qui tout le sel de Guérande.

   Des tunnels de feuillage entrelacé fournissent une angoissante fraîcheur et, dans la pénombre, le cauchemar refait surface. On s’attendrait à une invasion de cafards des forêts amazoniennes, dévoreurs d’humains, rampant autour de notre auto terrifiée.

   Hors de ce passage horrible, quelques vaches couchées à l'ombre des arbres, ruminent paisiblement leur Hollywood chewing-gum vert et tendre. Elles regardent notre auto comme si elles voyaient, pour la première fois, une consœur à pattes rondes. Elles meuglent de rire comme des vaches folles. Sont-elles de mèche avec des taureaux ailés pour nous kidnapper au prochain tournant ?

   Oh, une église en pleine campagne avec son cimetière, datant des Croisades sans doute, mais toujours pas un chat ni un chien. Les habitants sont-ils tous enterrés ici ? Il faut quand même faire attention car les morts peuvent sortir de leur tombe comme des zombies de « The Walking Dead ». Serions-nous tous, un jour, ces morts-vivants, moitié peau, moitié os, en haillon poussiéreux, la démarche incertaine, cherchant désespérément la chair fraîche pour notre besoin nutritif à notre retour sur Terre ? C’est vraiment lugubre tout ça. Où sommes-nous débarqués, mon Dieu ? Si on faisait demi-tour ?

   Mais voilà que nous abordons un village... Des maisons au toit couvert de grosses tuiles rouges semblent inhabitées. Terrains grandioses, gazon bien coupé, mais coupé par qui ? Il n’y a personne ! Que se passe-t-il ? Serions-nous seuls sur Mars ? Une invasion de moustiques géants a fait fuir les habitants ? Les Mousquetaires du Roi ont-ils semé la zizanie ? Les envahisseurs de David Vincent sont sortis de la série et ont investi la Gascogne ? Et qu’est que c’est ce floc qui hante les panneaux de publicité ? Un sirop efficace contre la toux des nourrissons ? C’est quand même intrigant et mystérieux !

   L’inquiétude demeure… Ce n’est pas Alice au pays des merveilles, en tous cas. Rassurons-nous, Frankenstein ne sort qu’à minuit seulement de son tombeau, son confrère, Dracula se promène sous la lune blafarde à la recherche du sang frais des vierges dormant sous leur couette douillette, tandis que les dents de la mer ne sont pas sur terre. Continuons notre route pour arriver à notre location de vacances et pouvoir dormir dans une chambre sans spectres accrochés aux ciels de lit.

   Le suspense s’empare entièrement de l’ambiance comme une musique d’effroi, prévoyant le dénouement d’une sombre histoire. Pour nous, l’aventure amorce une fin désastreuse. Notre auto s’avance à roues feutrées ; nos sens sont aux aguets et nos cheveux semblent se dresser à califourchon sur nos têtes effarouchées.

   Puis à un rond-point bien arrondi, ce que nous découvrons est merveilleux. Devant le pare-brise teinté de notre auto, vingt mille lieues sous les mers réunis en un seul. A nos yeux ébahis et joyeux : un centre commercial Leclerc, avec une station d'essence, un packing, des automobiles, du peuple ! Un énergumène, ne connaissant rien aux merveilles du monde, active avec fureur son klaxon démentiel derrière nous. C’est, sans aucun doute, un gascon métissé parisien venant d’un continent sauvage. On dirait un croque-mort dans sa grosse Mercedes noire ressemblant à un corbillard. Il faut avancer, il faut avancer, que voulez-vous !

   Et dire que c'était ici que d'Artagnan faisait ses emplettes. Jadis, il y avait des tréteaux bancals, des chariots, des diligences, des chevaux et leurs crottins mondains, des seigneurs en cape, prêts à dégainer l'épée, des nécessiteux répétant inlassablement : "A votre bon cœur, messieurs, dames", des vilains qui vendaient les produits du terroir : fruits, légumes, charcuterie… Un marché à l'air libre, formidable, bruyant et à l'odeur alléchée. C’était une image charmante et atypique du temps passé dans laquelle les enfants jouaient au cerceau et les chiens fouillaient dans les détritus. C’était une vie saine, sans additifs, sans colorants et tout le bazar.

   Mais… il y avait une auberge ici avec son toit en chaume et un conduit de cheminée. Le soir, après la moisson et les vendanges, les hommes se retrouvaient là, bavardant, mangeant et surtout buvant les tord-boyaux régionaux. D’Artagnan, enfant du pays, y venait retrouver ses amis, à son retour de Paris. Il fit un rapide salut à tout le monde et à l’accoutumé, sortit son épée, se tint en ordre de combat, les jambes écartées devant le plateau rempli de poulets, s’exclama d’un ton joyeux :

— En garde, volaille ! Si tu ne viens à d’Artagnan, c’est d’Artagnan qui viendra à toi !

   Et piqua de la pointe de la fine lame, le poulet appétissant et silencieux. Un soir, il changea brusquement son sourire en déception ; la pointe de son épée rompit, laissant tomber une grosse dinde rôtie par terre. L’ambiance tumultueuse sortit les éclats de rire à consonance ironique. Il fut le bouffon burlesque de la soirée. Ce moment de détente conviviale qui, malheureusement, n’est rapporté dans l’Histoire

   Leurs tiroir-caisse en bois d’arbre du pays sont remplacés, aujourd'hui, par des caisses à codes barre. Pardonnez-moi, monsieur l'historien, mais c'est dans les archives de l’imaginaire que regorgent les magnifiques couleurs de vérité. Certains auteurs ont compris et ont offert à leurs pages blanches de teintes somptueuses. Vercingétorix a déposé les armes à côté de César, et pas devant ! Une petite fête a été organisée à Alésia. Un grand chef Wisigothe, originaire de la Manchourie, venu par charrette express de Lutèce leur a mijoté un plat de sanglier aux cinq parfums : Dior, Chanel, Cacharel… Le repas est accompagné d’un Sidi Brahim, millésime 612 avant que Jésus crie. La guerre de cent ans a duré un siècle et deux heures trente-six minutes. Au coup de sifflet de l’arbitre, toute offensive était à bannir. Les Anglais étaient déjà hostiles à l’Union Européenne. Le Brexit a été programmé devant le feu qui dévorait notre pauvre Jeanne d’Arc. Elle, qui n’avait rien fait de mal que de vouloir sauver la France et ses moutons et ne savait même pas qu’on vendait des légumes au marché commun.

   Revenons à nos brebis… Ah, quelle joie, on va pouvoir faire travailler la carte bancaire dans le supermarché ! Avant toute chose, il faut considérer la faim. On n’a pas mangé à midi ; là, il est 17 heures, on a l’estomac dans les talons et dans les baskets.

   Dans cette caverne d'Ali Baba de la grande consommation où les rayons sont remplis de victuailles, il y a de quoi nourrir facilement une grande population de migrants. Mais il faut payer pour vivre et même vivre pour payer, c’est la devise des temps modernes.

   Intrigué par le floc des panneaux de publicité, j’interroge un monsieur qui a l’air d’être de la région. C’est une personne forte, chemise à carreaux, une salopette de travail moule son corps de géant. Ses longs cheveux ébouriffés et sa grande barbe cernent un visage d’une autre ère. Ses gros yeux aux pupilles rouges vifs, son nez crochu et de larges lèvres ouvertes, laissent échapper l’éclat de ses dents.

— Bonjour ! Dites-moi, c’est quoi le floc ?

   D’une voix caverneuse, augmentée d’une basse profonde et d’une lenteur flegmatique, il me répond :

— Le floc, voyez-vous, c’est quelqu’un qu’on recherche depuis trois mois. C’est un tueur en série. Quatre victimes ont été découvertes près d’un coin d’eau à quelques kilomètres d’ici, deux autres dans un bois à côté du terrain de golf à la sortie de la ville, pas loin du centre de vacances. Un troupeau de moutons a été égorgé à la veille du 14 juillet.

— Ah bon ! Le centre de vacances ? Mais c’est là où nous allons. Que fait la Gendarmerie ?

— Elle enquête …

— Ca doit-être un loup ?

— Pas du tout. Tout ça, c’est à cause des moutons. Les loups ont déserté la région sous le règne de Louis XVI. D’après ce que j’ai entendu, on n’a pas retrouvé la tête des victimes. Ce n’est pas l’habitude de ces bêtes sauvages. Faites attention à vous, tout de même.

—Malgré cette chaleur, vous me refroidissez. Merci quand même du renseignement. Bonne soirée à vous !

   Houlà, il faut que je raconte ça aux autres.

   Après, les quelques provisions mises à la sauvette dans le panier, je m’insurge dans le rayon des vins et des spiritueux. Il faut prendre une bouteille pour le dîner. Bordeaux, Côte du Rhône… On a l’embarras du choix.

— Je vois que vous êtes indécis, monsieur, dit une voix derrière moi, la même que celle l’homme de toute à l’heure, plus austère et plus effrayante.

  Je me retourne… C’est lui ! Les pupilles plus rouges que jamais, la bouche grande ouverte,

— ARRR… C’EST MOI LE FLOC ! Grogne-t-il en brandissant une grosse hache de bûcheron.

   Je fais un écart, évitant le premier coup de hache qui s’abat avec fracas sur les étagères. Les bouteilles s’envolent et se brisent sur le carrelage, rependant le liquide de la vigne. Je déjoue comme je peux les reprises mortelles de ses frappes. Il porte ses coups sans précision comme un aveugle désaxé en invoquant son cri des ours des cavernes, mais si la hache tombe sur ma tête, s’en est fait de ma vie. Le rayon est détruit. Je recule pour tenter de me sauver, mais je tombe… La lumière vacille, puis s’éteint. C’est du sable que je ressens sous mon corps allongé. Une clarté venue du toit me laisse comprendre que je ne suis plus chez Leclerc. Je m’agrippe à un poteau métallique pour me lever. C’est un immense hangar. A quelques mètres de moi, une moto couchée à terre, un tracteur et une Mercédès noire, des outils de fermier accrochés au mur au-dessus d’un grand établi occupent le coin près de la grande porte fermée. Des pièces détachées jonchent le sol et un moteur de voiture suspendu par une chaîne sur une des poutrelles qui soutiennent l’ensemble de la toiture. Où suis-je ? Faut-il, sans doute, s’attendre à voir le diable en personne ? Un silence de mort occupe le bâtiment. Mes vêtements sont humides et collants. Ce n’est pas du vin, c’est du sang. Je ne suis pas blessé… ma tête est encore là. Mais d’où vient ce sang ?

   Je passe entre le tracteur et la Mercédès pour atteindre la porte, quand un bruit de serrure se fait entendre. Faut-il se cacher ou aller à la rencontre des inconnus ?

   Trop tard ! Un homme habillé de noir entre avec une faucille à la main suivi d’une ribambelle de colosses, chemise à carreaux et salopette, tous armés d’une hache. Voyant cet attroupement aux pupilles rouges, grognant à chaque pas, je ne peux que chercher au plus vite une porte de sortie. Mais comment ? Ils sont devant.

   Je cours vers le fond du hangar, terrorisé. Je ne peux sortir ; un mur en parpaings interdit tout passage. Ils arrivent sur moi. Je n’ai rien pour me défendre. J’évite les coups de hache. L’homme en noir m’attrape par le col de ma chemise, brandit sa faucille, je me débats pour me libérer de son emprise avant que son glaive de paysan me fauche…

— A table ! Crie quelqu’un.

  Je suis sauvé, c’est l’heure de manger pour eux.

  Je continue toujours mon combat, employant tous les moyens mis à ma disposition : mains, pieds, drap, oreillers, traversin…

   Oh, me voilà dans un lit maintenant, en train de gesticuler comme un fou. Je me ressaisis. Est-ce que le centre Leclerc avec sa station d’essence et son packing existent vraiment ? Que fais-je dans ce lit ?

— Tu peux descendre, le diner est prêt. Dit ma femme qui se tient devant la porte de la chambre. Il y a Jean Pierre qui t’attend en bas pour l’apéro… Il a acheté chez Leclerc une bouteille de vin, il voudrait te faire goûter. Tu as dormi depuis qu’on est arrivé. Tu ne vas plus dormir la nuit. Il est quand même 21 heures. Les enfants ont mangé.

— On est dans le village de vacances ? Maison avec piscine ? y-a-t-il un terrain de golf ?

— Mais oui… tu n’as pas vu quand on est arrivés ?

— Si, si… On a fait des courses chez Leclerc ?

— Oui, mais tu n’es pas encore réveillé, toi !

— Alors, vous descendez. Réclame Jean Pierre en bas. J’ai soif, moi !

   Ma femme descend quatre à quatre, tandis que moi, je prends mon temps pour ne pas tomber dans l’escalier.

   Jean Pierre me montre la bouteille.

— C’est le floc, dit-il. A force de voir la pub sur les panneaux, j’ai voulu acheter une pour voir. Il y a du blanc et du rosé… On boit du rosé aujourd’hui. Il paraît que c’est meilleur avec du foie gras et du pain grillé.

   Je m’assieds… Il me sert un verre.

— Tchin, tchin, fait-il

— Tchin, tchin.

   J’hésité à porter le verre à ma bouche, tandis que lui ; il a déjà dégusté quelques gorgées.

   Je ne suis pas connaisseur en vin, mais j’aime bien le sentir avant de le boire. Celui-ci est fruité, c’est peut-être normal pour un vin d’apéritif. Il est aussi léger dans la bouche malgré l’ajout de l’Armagnac qu’on ne sent pas du tout.

— C’est bon, dit Jean Pierre en posant le verre sur la table et en prenant un biscuit d’apéritif. Je vais m’en acheter deux ou trois bouteilles avant de partir, ajoute-t-il. Maintenant à table !

— Oui, c’est vrai… c’est bon. Je garde mon verre pour le repas.

   Après ces aventures cauchemardesques, j’ai compris que les rêves ne sont pas des men… songes et qu’ils orientent notre regard vers la réalité avant de s’éloigner de nous pour revenir plus tard, toujours, à notre insu. Ils nous montrent les chemins lumineux pour atteindre les pôles de la vérité afin de ne pas se lancer dans une sous-estimation imprudente à l’égard des êtres humains.

   Les jours de sorties et de visites s’éclaircissent pour moi : le ciel est large, bleu, sans nuages. Un soleil de plomb tapit la chaleur caniculaire sur la campagne verdoyante et silencieuse. L’été remet à chaque création l’intensité des couleurs et la vie recense l’insondable diversité aux grés des jours.

   J’aime cette nature qui égaie le regard, croquant dans la vaillance des traits de l’horizon. La phobie de l’angoisse s’estompe, disparaît, désormais de l’espace réel du bien-être. Je contemple, avec beaucoup de dévotion, cette création qui est faite d’un seul élément, celui de la sublimité.

   Le pays gersois réconciliant a sans doute son atmosphère propre à lui, mais son paysage serein, sa culture extensive et l’absence des gestes de l’homme requièrent une vie de labeur. La douceur du floc au palais révélant les passions imperceptibles du savoir-faire s’imprègnent d’une preuve sans équivoque.

— Je suis le Mousquetaire du Roi et je déploie mon salut ancestral, je porte l’épée au menton et je clame avec vigueur que la prospérité soit cultivée dans les moindres parcelles du pays du floc !

 

FIN.

 

  

 

 

 

 

Marcel M dans Littérature.
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