Le retour au bled.

Les premières lueurs du soleil se faisaient sentir quand je sursautai ; je m’étais légèrement assoupie. Je jetai un rapide coup d’œil à mon hublot ; une mer d’un rouge écarlate d’abord, puis un océan de taudis éparpillés ici et là : voilà tout ce qui m’était donné d’apercevoir. Le soleil avait depuis longtemps commencé à tourmenter de ses rayons un paysage déjà sec, aride et dévasté. La voix du pilote tintinnabulait dans l’avion. Celle-ci se confondait en excuses. Nous avions pris du retard, beaucoup de retards à cause de turbulences, bien sûr, indépendant de sa volonté. 
L’aéronef, un Airbus A 340 de la compagnie Air France reliant Paris-Djibouti, consentait à se poser sur le tarmac. L’appareil ne s’était pas complètement immobilisé que des passagers, pressés de débarquer, bondissaient de leurs sièges pour se jeter sur les bagages en cabine ignorant, de fait, les incessants appels des hôtesses à rester assis.
Les hôtesses blêmes et désespérées, continuèrent pourtant à s’époumoner pour faire respecter cette phase de roulage, mais en vain. Au bout de quelques minutes, le chef de cabine ouvrit la porte de l’avion.                                                                      

Aéroport international de Djibouti, 9 heures du matin.

Je descendis frénétiquement les marches de la passerelle qui me tendait les bras.
Une baffe en plein visage : voici l’effet que cette canicule aoûtienne infligea à mon faciès. Une épouvantable impression que chaque poil de mes narines était sur le point de s’embraser s’ajoutait à cela. Je me dépêchai d’appliquer le creux de ma paume sur ma bouche et sur la partie supérieure de mon nez pour atténuer cet effet proche du roussi… Des perles de sueurs ébouillantaient mon front. Je posai un premier pied au sol, puis un second. Le goudron voulait-il littéralement fondre sous le poids de mes pieds ? Il faisait chaud. Infernalement chaud, mais j’y étais enfin pour la première fois.
J’y avais pensé, ces derniers jours, aussi souvent qu’il m’était arrivé de respirer et mon cœur n’avait eu de cesse de palpiter. Mais, j’y étais enfin…
Après les tracas d’usage à la douane, je me dirigeais enfin vers l’étroite sortie qui donnait sur l’extérieur de cette toute petite aérogare mollement bondée de monde. C’est à la faiblesse et aux frétillements de mes genoux que je le reconnu. Il était légèrement plus dégarni que sur les photos que j’avais. L’archétype de l’éternel Djiboutien qui faisait toujours plus que son âge. Le genre de bonhomme toujours en avance sur son temps. Le portrait craché de mon père : mais en plus froissé. Au loin, il commença à me sourire de ses dents jaune-brun. Je ne pus refréner une larme sur le coin de ma joue pendant que je me dirigeais en sa direction. Une accolade intense et sincère s’ensuivit.

—   Comment a été ce vol ?
—   Long et fatiguant répondis-je.
—   Tu dois être épuisé.
—   Oui, très…

J’étais extrêmement heureux de lui parler autrement qu’à travers un téléphone. Nous étions complices. Il me débarrassa de mes bagages qui commençaient vraiment à me peser, pourtant pas grand-chose : une mini valise à roulettes bleue et un sac en bandoulière noir ; puis nous nous extirpâmes de la foule tant bien que mal par une brèche aussi vaste que le trou d’une souris.
Juste en face de l’aéroport, nous nous heurtâmes à un taximan en nage qui s’empressa de fondre sur nos bagages tout en nous exhortant à le suivre. « Mon taxi est garé à deux pas » était l’argument qu’il ne cessait de marteler à tout va. Nous acceptâmes de le suivre et nous montâmes dans son auto : une Toyota Mark II : à en croire l’inscription estampillée sur l’arrière-train. Le petit taxi verdâtre démarra aussitôt. Le taximan affublé d’un visage pâle et à l’expression désinvolte se démenait pour faire rouler convenablement cette japonaise, millésime ancien, bringuebalante et crissante de toutes parts. Ce monsieur donnait l’impression de mourir de consomption. Ce chauffeur de taxi pourrait à lui seul faire un mème internet tant ses mimiques me laissaient pantois. Ma mine toute déconfite ne manqua pas, quant à elle, de l’interpeller vu qu’il jetait de temps à autre d’incessants regards vers le siège arrière où je m’étais installé. 
Dans sa tête, ce conducteur en était déjà à sa prochaine destination, à son prochain client. Il extrayait de l'accoudoir central de la banquette un sac plastique qu’il déposa sur le haut de ses cuisses. Il en retira deux branches dont il tendit une à Mouktar avant de casser en deux la sienne pour glisser la partie supérieure de celle-ci dans son bec.

—  C’est mon petit neveu lâcha Mouktar, du haut de son siège passager, en mastiquant le bout de la branche que lui avait tendu le taximan… Le fils de mon frère !
—  Hm ? enchaina le chauffeur.
—  Il s’appelle le Blanc, ajouta-t-il.
—  Leblanc tout attaché, m’amusais-je à répondre.
—  Dans ce cas, on va t’appeler Adaweh, tout attaché aussi, comme ça, tu n’seras pas trop dépaysé ! plaisanta Mouktar.
—  Enchanté de vous rencontrer fit le chauffeur en roulant les « r » dans un français à peu près correct.
—  C’est quoi cette plante, demandai-je à Mouktar sans grande conviction, j’en savais quelque chose, mais son avis m’intéressait assez…
Ce à quoi il a répondu : « Cette plante, c’est le khat, bien sûr, tu ne peux pas savoir quel gout ça a, parce que pour ça, il aurait fallu que tu en goûtes une brindille et à l’évidence, il n’est pas du tout facile de s’en procurer aisément ailleurs qu’ici et dans quelques autres pays de la Corne. »
—  Ça ne me tente pas du tout, ripostais-je. 
—  Il ne faut jamais dire fontaine… et tout le tralala !
—  Non ! Sans façon.
—  Le khat est la meilleure chose que l’homme eût jamais découvert. La plénitude, le bonheur ou quel que soit le nom qu’on voudra bien lui donner, en vérité, c’est lui.
—  Tu m’as l’air pétri de persuasion.
—  N’en sois pas troublé.
—  J’ai quelque mal à me retrouver dans ce bric-à-brac de théories et de concepts.
—  Ça risque d’en dérouter plus d’un !
 
Je souris.
 
Nous nous enfonçâmes dans les ruelles qui serpentaient un quartier qui rompait avec l’urbanisme classique des villas avoisinant l’aéroport. Plus nous progressions et plus les maisons bâties en dures se faisaient rares. Des maisons en tôles, d’autres en planches longeaient la rue. Hormis ce style tristounet, ces habitations semblaient étonnamment vivantes et énergiques.
 
—  Nous sommes dans le quartier d’Ambouli. Tu en as entendu parler, je crois.
—  Oui, vaguement, répliquais-je.
—  L'aéroport d’Ambouli. Les Jardins d’Ambouli. Le bus d’Ambouli. Le pont d’Ambouli, le seul, l’unique : bon, c’est pas le Viaduc de Millau, les ponts à haubans on y est pas encore, mais par les temps de crue, il est plus que nécessaire pour que Balbala, la grande banlieue, ne soit enclavée. Pas de crue évidemment sans l’oued d’Ambouli : une célébrité au niveau national. Et au final, tu as le fameux cimetière d’Ambouli qui porte encore ce nom ! Vivre à côté d’un cimetière n’est pas vraiment dar mais il est des pays où la joie de vivre est quasi institutionnelle, et, dans ce lot, nous autres Djiboutiens sommes facilement en tête…
—  Avec ou sans le khat ??? lâchais-je.     
 
Il sourit puis continua :      
 
—  Ça et les douceurs du farniente… mais cette dernière partie… ce n’est pas moi qui te l’ai dit !
 
Laisser-moi vous parlez de moi. Je suis le fils d’Abdo, un Djiboutien venu faire ses études à Paris. Mon père a rencontré ma mère, une infirmière niçoise de 27 ans, dans une pharmacie. Il en avait 20. L’amour n’a pas d’âge dit l’adage. Je vous passe les détails mis à part celui-ci : j’ai les yeux d’un bleu céruléen. Il va de soi que ce type d’yeux ne passe pas inaperçu… Tout du moins pour un grand monsieur de presque deux mètres au doux nom de « Leblanc » qui plus est black. Bac en poche, j’ai fait ce voyage, avec l’accord de ma mère, pour rencontrer mon autre famille. Celle de ce pays lointain, mais aussi pour me recueillir sur la tombe de mon défunt père, mort dans un triste accident de voiture avec deux de ses amis partis faire une petite virée entre potes dans le sud du pays. Je devais avoir deux ans. Il était à Djibouti pour ses vacances d’été.
 
Il faisait un peu plus de dix heures quand nous arrivâmes sur le pas de la porte de la maison. La maison qui a vu grandir mon père dans le grand quartier d’Ambouli. À l’entrée se tenait une vieille femme avec une tache ronde et brune sur le milieu du front : ma grand-mère. La mère de mon père. Je pique un fard. Elle fond en larmes : je me jette dans ses bras. La maison est tout ce qu’il y a de discret, faite de planches de bois et de tôles. Chose étonnamment étrange, les toilettes jouxtaient la cuisine, elles étaient les seules à être bâties avec des parpaings creux…. Nous pénétrâmes dans l’une des trois chambres qui composaient ce petit galetas. Je suais à grosses gouttes, Mouktar me tendit une bouteille d’eau qui arrivait à point nommé. Elle m’irrita la gorge. Au mieux on aurait dit de l’eau dopée avec du sel en supplément nutritif, au pire tout bonnement de la flotte de mer, rien de plus, rien de moins…. Ma grand-mère m’arracha la bouteille des mains en fusillant Mouktar du regard. Je m’installais sur le petit lit qui surplombait cette minuscule pièce, légèrement secoué. Après une petite douche, c’était l’heure de manger. Sur des tabourets à même le sol, nous dégustâmes un sobre mets : des pâtes. Nous commençâmes à discuter tous les trois. La discussion fut vive et passionnante entremêlée, quelques fois, de longs moments de silence. Malgré la barrière de langue — ma grand-mère ne parlait absolument pas un traitre mot de français — nous nous comprenions. Souvent, le simple échange dépasse les mots.
Je cillais des paupières. Mon dernier vrai sommeil remontait à l’avant-veille. « Viens te coucher » m’enjoint discrètement Mouktar. Je pris le chemin de la chambre ensuite de quoi je dormis comme une masse.
 
Mon long et profond sommeil fut entrecoupé de légère phase de réveil ; quand « je refis vraiment surface » avec des brins de rêves pleins les cils, il était une heure du matin à en croire le tic-tac de la pendule dans la pièce. Entre deux cernes, j’aperçu, depuis l’intérieur de ma chambre, Mouktar affalé sur le dos en train de vivre le bonheur : à cette heure indue, il khatait avec une joue aussi bombée qu’une boite de conserve qui aurait dépassé sa date de péremption. Un épais nuage, aussi épais que le nuage brun d’Asie, flottait au-dessus de lui. Il fumait comme un sapeur. Je suivais cette épaisse fumée des yeux pendant que le sommeil tentait de me replonger dans ma léthargie. Il tenait entre ses mains un cahier et un crayon. Écrivait-il réellement ou écrivassait-il ? Ce spectacle, pour autant que je puisse en juger, était complètement insolite !
 
—  Tu khates encore, demandais-je, déconcerté.
—  Oui, je réfléchi itou ! qu’il répliqua d’une voix pâteuse.
—  En écrivant ?
—  Ouais !
—  Tu t’improvises poète l’espace d’un soir ?
—  Je dois solutionner certaines choses, et pour cela, je dois tous mettre sur papier parce que les meilleures idées me viennent toujours après ma quatrième botte !
—  Tout ce qui pourrait « te venir » après ta quatrième botte, c’est une cinquième !
—  Bien envoyé, ça s’tient ! coupa-t-il en ricanant.
 
***
 
Dans ce pays chaud et accueillant, ma première semaine, se déroula plus vite que je ne l’eus imaginé. Je passai mes matins à pioncer et à passer du temps avec ma grand-mère, pendant que Mouktar, lui, les passaient à somnoler dans les locaux de son bureau au Ministère de l’Éducation. Faut dire que presque toutes ses nuits étaient aussi blanches qu’un soir de pleine lune : à cause de vous savez quoi... Il vouait une véritable passion pour cette fameuse occupation nocturne.
Quand, il finissait son service, ou plutôt quand il finissait de le boucler, et bien sûr, après avoir pris son quotas de khat journalier, nous nous rendions chaque fois dans une nouvelle maison. Un oncle, une tante, un cousin ou une cousine qui souhaitaient me rencontrer. Nous allions de festin en festin, procédé diablement efficace pour prendre des kilos ! Qu’à cela ne tienne ! J’étais béat ! C’était tout bon pour moi !
Ma mère m’appelait de temps à autre pour prendre des nouvelles. Elle était ravie que je me plaise autant. L’accueil fut à chaque fois chaleureux. Tout le monde était très enthousiaste à l’idée de me voir. J’étais devenu une sorte de petite célébrité locale. Tout le monde voulait voir le petit métis de la famille. La seule tache qui subsistait sur ce beau tableau restait cette façon assez bizarre qu’avaient certains à vous dévisager… Mes yeux devaient y être pour quelques choses, mais je ne crois pas qu’il soit seulement question de cela.
J’ai passé la deuxième semaine — entre autres — à me balader en ville, toujours avec mon oncle préféré, le seul et l’unique frère de mon père. Les souks, les quartiers des affaires, les quartiers populaires, j’ai presque tout survolé ; oui parce qu’avec quelques semaines de répit, on ne peut que survoler ces endroits. Le centre-ville, avec ses vieux bâtiments hérités de la colonisation et ses ruelles étroites, elles aussi aux noms datant de l’époque coloniale, était l’endroit qui m’avait le plus marqué. D’ailleurs, le colon avait-il véritablement quitté ce bout de terre ?
De jour comme de nuit, il était possible de siroter un thé, un café ou toutes autres boissons de votre choix en terrasse. « Le soleil ne manque jamais ici. Il est toujours au rendez-vous ! Alors que les Djiboutiens et les rendez-vous, en général, ça fait deux » : ce sont les mots de Mouktar ; sa façon à lui de planter le décor.
Le centre-ville avait l’air d’un énorme foutoir. Il grouillait de monde, de bus, de flotte, de saletés et de pisse. Les deux derniers aspects ne semblaient pas gêner grand monde… Chacun vaquait de manière bienveillante à son business en balayant soigneusement sa devanture et en se foutant royalement du reste. Dans la vie, la vraie, neuf fois sur dix, c’était exactement le contraire qui se produisait. Tout le monde se dépêchait de se mêler de ce qui ne le regardait aucunement et personne pour balayer devant chez soi… J’en sais quelque chose ! Du peu de temps qu’il m’a été donné de passer ici. Se mêler des affaires d’autrui était un besoin si viscéral qu’il confinerait presque au désir sexuel ! 
 
L’instant tant redouté arriva finalement, celui de me rendre tour à tour sur le lieu de l’accident qui avait coûté la vie à mon père et également sur sa tombe. Nous prîmes donc la direction de la région d’Arta en taxi.
 
—  Parle-moi de mon père dis-je à Mouktar… Cette question, je lui avais posé plus d’une fois. À chaque fois, il y répondait avec le même air sérieux et attristé.
—  Ton père était un type remarquable. Un érudit et un homme de Sciences... il est tombé une fois sur ce dico de sciences avec pleins de muscles et de nerfs dans la bibliothèque de son école primaire, et depuis, ce fut le coup cœur. Dès ce jour, il a voulu devenir chirurgien…
—  J’aurai tant aimé lui ressembler.
—  Et moi donc !
 
La route qui donnait sur la ville du même nom n’était plus à un mystère près, selon Mouktar, entre les apparitions surnaturelles tard les soirs et les accidents, ce petit coin avait pour fâcheuse habitude de défrayer les chroniques officieuses. Le drame avait eu lieu sur une route très étroite au sommet d’une colline. Nous arrivâmes juste à temps avant le crépuscule. La voiture avait dévalé un profond ravin avant de finir sa course sur un amas d’énormes rochers. Elle avait, évidemment, fait plusieurs tonneaux et deux des quatre occupants du véhicule — dont mon père — furent éjectés, tant le choc fut violent. Ils moururent sur le coup. Les deux autres s’en sortirent avec de multiples fractures et un traumatisme à vie…  
Les montagnes aux alentours offraient un paysage exquis où l’horizon, toujours vorace, n’avait de cesse d’engloutir le disque solaire brillant de mille feux. C’est, peut-être, l’une des dernières choses que mon père avait vu avant de rendre l’âme : cette idée me rendait encore plus triste.
Je ne pus rester plus longtemps sur les lieux, je demandais donc à Mouktar de nous mettre en route.
 
C’est ce que nous fîmes.
 
Pour mettre un terme à ce lot de souffrance morale et de tristesse, je décidai, dans la même soirée, de faire un tour du côté du cimetière où reposait mon père. À notre arrivée, il faisait extrêmement obscur, mais nous arrivâmes quand même à retrouver la tombe. Ce fut un moment douloureux pour moi, mais aussi pour Mouktar. Nous y restâmes plus longtemps que sur la colline, essayant de dissiper notre chagrin à travers nos larmes.
 
***
 
J’avais passé en tout et pour tout deux semaines dans ce bled et mon périple arrivait hélas à sa fin.
Ce voyage actait la fin d’un souvenir, et quel souvenir !
J’allais finalement quitter ce pays, le pays de mon père, le pays de mes ancêtres un peu plus heureux que je ne l’ai jamais été, mais toujours aussi nostalgique…

À l’aéroport, là où tout avait commencé, la séparation avec la famille, en tête de laquelle se trouvait Mouktar et ma grand-mère, fut évidemment très difficile. Je quittai le comptoir d’enregistrement pour me diriger vers la salle d’embarquement. « Je reviendrai » me persuadais-je d’une voix intérieure emplie d’amertume.

 — Je viendrai te rendre visite en France. À la nage s'il le faudra. Il parait que c'est à la mode ces temps-ci... lança Mouktar tout sourire.
 
Nous nous esclaffâmes en chœur. 

Mahad dans Littérature.
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