Les chroniques de Novrod - 1 - La Déchue

Un soleil froid se levait sur la cité grisâtre dissipant peu à peu les brumes matinales que soulevaient le Vir, le fleuve qui balafre la ville en deux. Miłosz plissa les yeux, ébloui par la lumière pâle que diffusaient les myriades de gouttelettes d'eau en suspension. Il sourit : son tour de garde était enfin terminé, il va enfin pouvoir se reposer à la caserne. Peut-être arrivera-t-il à jouer au dés avec Gniewko quand le capitaine aura le dos tourné, et gagner quelques kopecks. Gniewko joue si mal ! Mais il ne veut jamais s'arrêter sur une défaite, une aubaine pour Miłosz, toujours si veinard.
La sentinelle s'étira mollement et bailla en grattant d'une main distraite sa joue mal rasée. Les corbeaux croassaient au loin. Foutus corbeaux. Miłosz n'avait jamais pu sentir ces oiseaux de malheur. Cela faisait bien longtemps que les pinsons avaient laissé la place aux charognards à Novrod. Combien de temps ? Miłosz ne savait plus. Miłosz ne se souvenait plus du chant des oiseaux, il avait perdu le compte des années depuis que Novrod, la resplendissante Novrod était tombée à genoux, l'échine courbée devant la maladie. 

Plus on s'élève, et plus dure sera la chute.

Nul événement ne marque mieux ce proverbe que l'histoire de Novrod, capitale influençant tous les pays alentours, attirants artistes, artisans, commerçants et touristes. Le Vir portait les barges débordantes de denrées et depuis la nuit des temps les caravanes se succédaient dans le quartier bouillonnant des Arches. Plus récemment les zeppelins, géants silencieux, sillonnaient les cieux de la ville pour amener les touristes les plus fortunés qui venaient s'émerveiller devant les étoffes d'une qualité jamais égalée, devant la dernière exposition des plus grands sculpteurs et peintres de leur temps, devant le fabuleux orchestre du Théâtre National qui faisait vibrer la salle d'or au grand lustre de cristal.
Le Vir ne portait plus que les charognes de la nuit, et les zeppelins se sont embrasés il y a des années, ne laissant que leurs squelettes immenses couleur anthracite en souvenir de leur grandeur passée. La ville était close. On ne sortait pas de Novrod facilement, et les entrées étaient très réglementées. Le Fléau est venu, frappant les habitants du pays d'insomnie, les rendant peu à peu fous, agressifs. On a vu des mères battre leurs nouveaux nés, des frères s'insulter, des amis s'assassiner. Le Fléau touchait les plus fort comme les plus faibles, les plus riches et les plus pauvres, femmes et hommes. On ne guérissait pas, on mourrait à petit feu du manque de sommeil en emportant ses proches avec soi. La junte militaire du Commandant Vassili n'avait rien arrangé : les morts n'étaient que plus nombreux, et la vie plus injuste. A présent la ville était divisée en quartiers plus ou moins livrés à eux-mêmes, dont les gangs se battaient le contrôle dans une guérilla sans fin. Le bilan s'alourdissait chaque jour, aggravé par une population à bout : à la moindre échauffourée, on soupçonnait les acteurs d'être malades et on les battait le plus souvent à mort. Les affiches placardées par les troupes de Vassili scandaient 'Bonheur et travail' ou 'Sourire et famille' et l'accès de mauvaise humeur était aussitôt dénoncée au sein des rangs de soldats en tenue sombre. Un comble.

En rentrant se reposer, Miłosz croisa Gniewko aux douches. Il était ronchon, les nuits blanches de garde n'ont jamais fait le bonheur de qui que ce soit, et surtout pas de Gniewko.
"- Quelle nuit calme ! Pas un somnambule n'a approché la place saint Ivan par le pont Zora !
- Tant mieux pour toi Miłosz le Veinard, de mon côté des excités m'ont emmerdé.
- Des malades ?
- J'en sais rien, il faisait nuit, des petits cons qui se foutent de l'uniforme ou des malades, quelle différence ?

L'humeur de Gniewko irritait Miłosz ce matin. Il le dévisagea en serrant les dents pour se retenir de l'insulter, et aperçut alors les jointures bleues violacées des mains de son ami. Le passage à tabac ne faisait pas partie de la procédure pour les petits cons, et surtout pas pour les malades.

- Tu dors bien Gniewko ? demanda Miłosz d'une voix qu'il aurait voulu moins hésitante.
- Bien sûr que non ! Qui peut dormir sur ses deux oreilles avec les attentats qui se répandent ? Pourquoi tu me poses cette question Miłosz ? Tu m'emmerdes parfois tu sais !
Instinctivement Miłosz recula d'un pas. Il considéra Gniewko : la mine fatiguée, il se frottait mollement sous la douche pourtant froide. Se pouvait-il ? Pas Gniewko ! Pas lui ! Il avait raison, personne ne dormait bien dans la caserne, les terroristes ne semblaient reculer devant rien et tout le monde était tendu ces temps-ci. Mieux valait ne pas y penser. Il décida de se sécher en essayant de détendre la conversation.
- Dit-moi Gniewko, ça te dit une petite partie tout à l'heure ? Qui sait, peut-être gagneras-tu cette fois ?

Un éclair traversa la nuque de Miłosz qui fut projeté sur le carrelage froid et glissant. Se retournant péniblement, il leva son regard troublé par le choc vers Gniewko qui se tenait là, furieux.
- Tu m'emmerdes Miłosz ! Tu veux encore me plumer je te connais ! Fumier !
Gniewko était trapu et immense, une vraie montagne, et ses coups étaient redoutés aux entraînement. Miłosz était plus nerveux, plus petit. Bien que rapide et courageux, il ne faisait pas le poids contre le géant. Il ne l'avait jamais fait. Gniewko fouillait dans son casier et le sang de Miłosz se glaça : dans un instant le géant allait se retourner et l'ouvrir en deux avec son sabre et se serait fini, il allait mourir là, de la main de son ami contaminé, comme un con, à poil sur le carrelage de la caserne. Il fit la seule chose que son cerveau embrumé de fatigue lui permis de faire : il se précipita sur son Remington laissé nonchalamment sur le banc. Ses oreilles sifflaient encore à cause de la violence du coup de feu quand il se dirigea vers Gniewko qui s'affaissaient. Dans sa main, le géant ne tenait que ses sous-vêtements.

"Connard" murmura Miłosz.

Déjà des bruits de pas résonnaient dans le couloir. Dans un instant la porte allait s'ouvrir, on le verrait, l'arme en main, ayant abattu son ami d'une balle dans la nuque. Son ami qui ne représentait aucun danger. On le croirait contaminé. Les contaminés étaient exécutés, les corps brûlés. Ou pire, envoyés au sanatorium de Sainte Lana. Personne ne voulait aller au sanatorium. La chance de Miłosz avait tourné, il fallait maintenant survivre. Ces salauds n'allaient pas lui laisser la moindre chance. Il fallait se battre. De toutes façons il ne pouvait pas sentir les nouvelles recrues. Par la porte un seul pouvait passer à la fois. Miłosz arma le pistolet encore fumant.

Gnou dans Littérature.
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