Made

Made.

Je m’appelle Made. C’est mon nom puisque je suis la deuxième de ma fratrie. La maison est calme. Les petits dorment encore. Un profond silence s’est abattu sur le quartier. Ils sont tous partis. J’entends au loin la musique du temple qui appelle les fidèles pour célébrer Tumpek Laudep. Nous sommes le 4 février. J’ai veillé tard et je me suis levé aux premières lueurs du jour pour tout préparer. J’ai coupé les fleurs et arrangé les colliers. J’ai cuisiné des mets de fête qu’ils ont emportés pour les offrir aux Dieux. J’ai tressé les longs cheveux de mon aînée et l’ai paré de son plus beau sarong. J’ai amidonné la chemise de mon mari et ciré avec soin ses sandales, même si il les laissera à l’entrée du temple. J’ai fait brûler l’encens pour enchanter les Dieux et faire fuir les mauvais esprits. J’ai lavé mon corps et l’ai enduit d’huile de coco pour le purifier. J’ai choisi le plus bel hibiscus et l’ai planté dans ma chevelure juste au dessus de l’oreille. J’ai balayé la cour et briqué avec un chiffon doux le guidon du scooter que mon mari avait rendu luisant d’eau savonneuse. Il s’est chargé des chromes, je l’ai habillé de rubans et de fleurs et y ai accroché des dizaines de clochettes qui ont tintinnabulé gaiement quand ils sont partis, mon mari à la manœuvre, mon père à califourchon derrière, mon aînée en amazone tout à l’arrière, les bras chargés de paniers.
La moto a pétaradé, rejoignant dans un joyeux tintamarre tous les autres moteurs qui se rendaient en file indienne se faire bénir au temple et demander aux Dieux, protection pour leurs chauffeurs et passagers. J’entends les cris des enfants, le rire des hommes et les jacasseries des vieilles. Je sens les odeurs qui se mêlent et soulèvent presque le cœur. Je vois toutes les montures, dont c’est le jour de gloire, rangées les unes contre les autres à l’entrée du temple. Je ressens la même excitation fébrile, presque la même joie. La fête m’est interdite. La colère m’a saisi quand, le soleil depuis longtemps couché, j’ai senti la fatigue m’assaillir. Je me suis agenouillée au pied de notre petit autel et j’ai parlé aux Dieux. J’ai grondé. J’ai pleuré. J’ai demandé des réponses. J’ai plaidé ma cause. Je suis bannie du temple, mais c’est un enfant que je porte ! C’est la vie qui grandit en moi et non une tumeur immonde ! J’ai toujours obéi. Jamais je ne me suis rebellée devant l’autorité. Moi, la deuxième née, j’ai pris l’homme moins fortuné que je sers jours après jours. J’ai respecté les ordres de mon père, honoré ma mère. J’ai donné des enfants et c’est le troisième que je porte. La fête est aussi refusée aux deux plus jeunes, profondément endormis et encore insouciants. L’un n’a pas encore de dents et l’autre n’a pas perdu ses petits crocs étincelants qui font de son sourire mon bonheur. Quelle impureté portent-ils ? Ils ne sont qu’innocence ! Pourquoi les rejeter ? Vous, les Dieux, je vous ai imploré mais vous ne m’avez pas répondu, en dépit de ma sueur et de mes larmes. Vous n’avez pas daigné m’envoyer un signe, une reconnaissance qui m’aurait aidé à comprendre et à accepter l’injustice. Je ne suis rein pour vous défier, juste une femme dont le cœur bat trop fort et les pensées obscurcissent le raisonnement. Mais, mon âme est vibrante et loin de vous, elle s’éloigne. Je ne vous vénérerai plus, vous n’aurez plus mes offrandes ! C’est désormais sans mois de février que je compterai l’année !

smjfalco dans Littérature.
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