Chap.1 - Les invités de la Samain

Ce texte est une réponse à Chap.2 - Les Invités de la Samain de Louknaille.
Les Invités de la Samain est le premier tome d'une trilogie de fantasy qui sent le beurre et les embruns ! Découvrez les aventures d'Erwan Segame, jeune cavalier au Royaume de Brocéliande.

Ce roman est en cours de bêta-lecture avant soumission du manuscrit à des maisons d'édition. Vos retours sont donc les bienvenus.

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...... Les invités de la Samain - chapitre 1 ......

Les braiements de la vieille mule du druide Cathbad mirent fin au somme qu’Erwan Segame s’était accordé. Le jeune homme ne se sentait pas bien fatigué, car ses efforts des derniers jours se résumaient à quelques éclats de rire au Sonneur Aveugle, sa taverne favorite, quelques patrouilles sur les chemins de la contrée de la Sylve, où il résidait, et une promenade dans la forêt ponctuée des habituelles remarques spirituelles de Cathbad, chargé de son éducation. Mais le retard de ce dernier l’avait poussé à s’asseoir paresseusement contre le dolmen qui leur servait de point de rendez-vous, au cœur des plaines du Sidh. Là, bercé par les ondes magiques qui émanaient des mégalithes, sous la caresse d’un soleil encore vigoureux pour une veille de Samain, il avait doucement glissé dans le sommeil.

Il faisait bien jour, désormais : la leçon aurait dû commencer depuis longtemps. Cathbad l’écourterait, et Erwan s’en réjouit. Son maître était un bon druide, l’un des meilleurs à vrai dire, mais depuis qu’il avait jugé son disciple assez mature pour aborder les subtilités de la philosophie, leurs rencontres suscitaient chez le jeune homme un profond ennui.

— Maudite soit la paresse des jeunes gens, qui assoupit le corps et ramollit l’esprit !

Cathbad, perché sur sa monture, rit gentiment de sa propre remarque et glissa au sol. Fidèle à ses habitudes, il conduisit la bête jusqu’à l’arbre le plus proche, un vieux pommier qui se dressait avec majesté au beau milieu de l’immense plaine d’herbe grasse et de fleurs automnales.

— Vous, vous êtes en retard ! lui lança Erwan en s’étirant. Maudits soient les maîtres qui par leur légèreté d’esprit poussent les jeunes gens à se complaire dans la paresse qu’on leur reproche !

— Si tu cesses de me considérer comme ton maître, je t’expliquerai les raisons de mon retard ! s’exclama le druide depuis l’arbre.

— Très bien, Cathbad, éveilleur d’esprit, ironisa Erwan. Je vous écoute.

Le druide rit de nouveau. Il était un homme bien singulier. Cela faisait des décennies qu’il vivait pour la seule quête du vrai et du bien, qu’il jugeait inaccessible à quiconque gardait confortablement ses préjugés et fausses idées. Et ces gens-là constituaient à ses yeux la majorité des individus qu’il avait rencontrés. Comptant parmi les plus grands druides du royaume, il était souvent appelé à travailler sur des affaires d’État. Mais si aucun de ces devoirs politiques ou judiciaires ne l’occupait, il ne se mélangeait à ses semblables que par d’heureux hasards, parfaites occasions pour lui de discourir avec eux sur la vérité du monde. Il employait le reste de son temps à méditer seul ou en compagnie de cette créature mentale un peu spéciale qu’il appelait son sylphe. Quelques rares amis pouvaient cependant prétendre connaître l’homme derrière le sage. Maelan Segame, le père d’Erwan, ou encore Yan Addali, ami le plus fidèle de la famille, le disaient même amusant quand on prenait la peine de passer du temps avec lui. Erwan n’en doutait pas. Il fréquentait Cathbad depuis quinze ans : sa philosophie, interrogatrice éternelle, pouvait certes déranger, mais la simplicité et l’humilité du sage se révélaient très appréciables.

Erwan se leva quand Cathbad fut près de lui. Le druide ne changeait pas : le jeune homme l’avait toujours vu ainsi, un peu chétif, les cheveux grisonnants et fuyant le dessus de son crâne, la barbe courte, le visage bouffi. Le soleil rendait sa peau un peu moins pâle qu’à l’ordinaire, mais n’effaçait pas l’allure négligée qui le caractérisait en toute occasion. Erwan se souvenait que sa laideur l’avait frappé, autrefois. Désormais, son front imposant et disgracieux lui évoquait plutôt sa grandeur intellectuelle, et son nez aquilin l’acuité presque rapace de son regard sur le monde. Il était difficile de lui donner un âge. A vrai dire, le druide ne semblait plus concerné par le passage du temps, lui, figure immuable de Brocéliande.

En dépit de son sourire, Cathbad avait ce matin-là le regard vague des jours où ses réflexions ne lui apportaient aucune réponse satisfaisante.

— On dirait que la vérité vous échappe, cette fois… fit remarquer Erwan

Cathbad se hissa sur le haut du dolmen avec la facilité d’un jeune athlète.

— Hélas, oui, répondit-il. La belle se montre capricieuse, aujourd’hui. C’est là ce qui m’a retenu.

— Il est rare que vous ne trouviez pas de réponse à vos questions, souligna Erwan. Sur quoi votre réflexion portait-elle ?

— Sur les raisons qui peuvent amener des ermites à Camelot, la forteresse d’Arthur.

D’un geste de la main, il indiqua à Erwan de le rejoindre sur le dolmen.

 Ainsi perché, le jeune homme prenait conscience de la valeur de cet endroit tant aimé du sage. On organisait toujours les festivités de la Samain en ce lieu, dans la contrée de Setanta, au pied du dolmen lui donnant son nom ; mais la foule, l’agitation de la fête et l’ivresse de la nuit en effaçaient les beautés. La tranquillité de ce matin d’automne transformait toutefois cet endroit en petit coin de paradis. Haut lieu magique des temps anciens, les plaines du Sidh s’étendaient à perte de vue. Le passage de l’homme n’y était plus signifié que par les mégalithes creusés d’oghams entourant le dolmen, ainsi que par Setanta lui-même, centre de ce cercle parfait de roches et d’inscriptions désormais obscures. Le lendemain, l’immensité déroutante des plaines du Sidh disparaîtrait à nouveau. La puissance de cette nature indomptable, nourrie par des siècles de magie, serait noyée sous la cervoise et l’hydromel.

En cet instant, même s’il savait cette prise de conscience éphémère, Erwan comprit mieux l’humilité de Cathbad face aux forces naturelles. Les druides répétaient que les dieux, se refusant à la solution facile d’une métamorphose définitive en un être concret et matériel, avaient cherché à étendre leur substance dans chaque parcelle de matière, imposant aux hommes le respect de toute chose. Erwan se montrait d’habitude assez sceptique face à cette idée, mais la puissance qui émanait des plaines du Sidh ébranlait ses certitudes.

Il n’en dit rien, cependant, et reporta son attention sur Cathbad. Celui-ci se tenait immobile et serein à ses côtés. Ses paupières closes avaient emporté la lueur sombre de son regard. Les traits de son visage se détendaient, comme s’il trouvait quelque apaisement dans le vent, le silence et la roche.

— Sens-tu la pierre trembler sous la puissance des ondes qui la traversent, Erwan ?

— Non, plus maintenant. Je ne sens rien, avoua le jeune homme, rien d’autre que le soleil.

D’un geste instinctif, il écarta de la main les mèches brunes tombées devant ses yeux. Par leur grandeur inhabituelle et leur couleur bleu turquoise, ils surprenaient quiconque ignorait que dans ses veines coulait le sang des sylphes, princes des fées et créatures d’une beauté insultante. Les traits fins de son visage, la pâleur de sa peau presque glabre, les lignes sveltes de sa silhouette rappelaient la délicieuse féminité de sa mère, jeune sylphide en manque d’humanité. Son père, un homme ténébreux et réservé, lui avait au contraire légué un nez qu’il jugeait trop long et une force physique et mentale indéniable. Mais Maelan avait surtout prodigué à son fils les valeurs de l’homme droit et fier qu’il voulait le voir devenir. Les valeurs d’un cavalier juste, d’un guerrier habile. D’un Champion.

— Le soleil ? répéta Cathbad. C’est déjà bien. Le soleil est bon. Toutefois, tu n’es pas assez attentif. Ce dolmen est l’une des plus belles choses que nous ayons aujourd’hui à Brocéliande. Il bouillonne. Il bouillonne toujours plus à mesure que les jours s’écoulent. Un jour il se réveillera, j’en suis certain. Setanta, le passage vers les mondes divins du Sidh et d’Avalon, sera rouvert.

— Cathbad, vous savez bien que c’est impossible !

En effet, aucun druide de la Confrérie ne détenait le pouvoir de pratiquer la grande magie divine. Les Anciens l’avaient perdue en se l’interdisant, écœurés par la puissance destructrice des oghams quand les hommes y avaient recours. Ces symboles, piliers de l’alphabet celte et base de toute incantation druidique, avaient été oubliés pour le bien de tous.

— Rien n’est jamais vraiment perdu, réfuta Cathbad. Les druides du sanctuaire de Nemeton ont su conserver ce savoir dont nous ne disposons plus ici, à Brocéliande. La grande, la belle magie reviendra un jour en notre royaume. La roche ne ment pas…

Mais Erwan n’écouta pas la fin de ses paroles, car son attention se fixa sur l’appel pénétrant du cor du Comrentho, cor de rassemblement de la Cavalerie. C’était un son pur qui par sa force envoûtante avait conquis l’imaginaire des hommes et était devenu l’un des symboles majeurs des cavaliers. Il retentissait peu souvent, car la terre celte de Brodagda, dont Brocéliande faisait partie, avait réussi à maintenir des rapports pacifiques avec les territoires voisins. Elle n’avait plus connu de conflit depuis la Grande Guerre, dont on célébrerait le cinq-centième anniversaire le lendemain, à la Samain. Les combats s’étaient achevés à cet endroit précis, les plaines du Sidh. On y festoyait tant que l’on en venait à l’oublier.

Le roi Muinremur, pour l’occasion, avait invité quelques étrangers du Royaume de l’Est aux festivités traditionnelles. Ils se disaient descendants des soldats de la Grande Guerre. Personne n’avait vérifié la véracité de leurs propos. Erwan se doutait qu’il s’agirait plutôt de gentilshommes tolérants, voire intéressés par la culture singulière des gens de Brodagda. On s’en souciait fort peu, à vrai dire, car pour la première fois depuis cinq cents ans, des individus du Royaume de l’Est remettraient officiellement les pieds à Brocéliande. Leur identité n’avait pas d’importance : seule comptait la terre sur laquelle ils avaient appris à marcher, par-delà la frontière qu’aucun de leurs pairs n’avait osé franchi en tant qu’ambassadeur de la cour de Lucotécia.

Ces représentants du Royaume de l’Est constituaient maintenant un sujet de conversation récurrent dans les tavernes. Chacun s’agitait dès que les termes «gentilshommes » et « invités de la Samain » parvenaient à ses oreilles. La Samain enthousiasmait déjà en temps normal plus que toute autre fête, mais cette fois, elle provoquait une effervescence qu’Erwan n’avait encore jamais vue et qui durerait probablement jusqu’au départ des invités de la Samain, hébergés pendant environ un mois. L’impatience côtoyait la crainte inavouée de se confronter à ses anciens ennemis. La fin du conflit n’avait pas déterminé à qui revenait la propriété du Graal, ce Graal qui avait entraîné la Grande Guerre. La rivalité entre les deux peuples ne s’était donc jamais complètement tarie.

— Eh bien, je crois qu’il nous faudra discuter en route, commenta simplement Cathbad, qui avait lui aussi été attentif au chant du cor du Comrentho.

— Nous avons encore le temps, assura Erwan.

— Le Comrentho a retenti.

— Oui, pour que les cavaliers des villages éloignés arrivent à temps.

— Et que diraient ces cavaliers, s’ils te voyaient arriver après eux ? interrogea Cathbad, feignant la curiosité.

— Ils diraient probablement que je suis un infâme korrigan.

— Et que dirait ton père ?

Erwan pouffa d’un rire jaune.

— Il ne dirait rien, comme d’habitude, et ne m’adresserait pas même un regard, répondit-il avec amertume.
Il soupira. L’appel du cor dura encore de longues secondes. Maelan Segame appelait à lui les cavaliers du royaume afin qu’en cette Samain particulière, ils rendent hommage aux guerriers tombés cinq cents ans plus tôt. La Cavalerie se réunirait à La Sylve pour accueillir les représentants du Royaume de l’Est, puis suivrait le cortège de la Samain jusqu’aux plaines du Sidh.

Tous les matins, Erwan voyait son père saisir et glisser délicatement à sa ceinture le précieux cor qu’on disait amené à Brocéliande par Arthur en même temps que le Graal. Et tous les matins, Erwan se languissait du jour où il pourrait à son tour arborer fièrement ce cor que seuls les Champions pouvaient posséder. Il n’y avait guère qu’au combat qu’Erwan sentait son père fier de l’avoir pour fils. Au quotidien, il percevait seulement dans son attitude une profonde volonté de garder ses distances. Maelan lui adressait peu la parole. Quand il le faisait, sa voix restait froide, sèche, et il ne croisait pas le regard de son enfant. La plupart du temps, ces brefs échanges verbaux servaient à corriger Erwan. Jamais ils ne se hasardaient sur le chemin de l’intime. Ni l’un, ni l’autre. Maelan, parce qu’il ne semblait pas intéressé. Erwan, parce qu’il savait l’indifférence que lui porterait son père. Alors ils se contentaient tous deux de cette relation respectueuse convenant à deux étrangers qui, partageant la même fonction, se seraient imposé la politesse.

Maelan ne s’était pas toujours montré si distant. Erwan se souvenait d’une époque, lors de sa petite enfance, où son père ne dressait ni mur ni carapace entre eux. Mieux encore, Erwan incarnait à ses yeux la merveille de son monde. Le jeune homme n’avait oublié ni ses sourires, ni ses étreintes. Mais le souvenir était bien le seul lieu de ces réconciliations ardemment désirées, et pourtant si fictives. Son esprit avait effacé les causes de ce changement brutal d’attitude à son égard. Il avait dû commettre quelque faute, une erreur irréversible. Au fond, il n’en savait rien. Le même mur qui le séparait de son père divisait aussi sa mémoire comme un large fossé d’oubli. Il ne restait rien entre les effluves d’affection de Maelan et ses premières démonstrations d’indifférence. Pas un mot, pas un geste, pas une image. Du vide, seulement, le vide d’une blessure qu’on avait creusée dans sa chair de petit garçon. Sa mère lui donnait de l’amour pour deux, tandis que Maelan faisait de lui un homme. Un parfait équilibre s’était établi, qu’il avait accepté. Il supportait ses regrets comme on supporte la compagnie quotidienne d’une personne haïe, par simple accoutumance au mal imposé. Maelan voulait voir en lui un cavalier d’exception, Yan Addali le disait doué au combat. Peut-être parviendrait-il donc un jour à prouver sa valeur. Alors ils rattraperaient le temps perdu, peut-être.

Résigné, Erwan retira de sous sa tunique le sifflet de bois attaché en permanence autour de son cou puis le porta jusqu’à ses lèvres fines. Par trois fois, il émit le signal aigu qui devait appeler Macha, son jeune étal'on gris. Il n’attendit pas plus de quelques secondes avant de percevoir les coups réguliers de ses sabots sur le sol.

— Pourquoi mon père est-il comme ça ? demanda Erwan, las.

Macha traversait les plaines à vive allure. C’était un beau cheval, gracieux, puissant, et dressé par les guerriers du royaume de Bro Waroch, ces monstres de guerre qui sans leur peur permanente des druides et des êtres magiques de Brocéliande n’en auraient fait qu’une bouchée.

— Encore ton père ! Tu m’as déjà posé la question des milliers de fois, Erwan.

— C’est que vos réponses n’ont jamais été satisfaisantes.

Macha s’arrêta aux côtés de son maître et le salua d’un coup de tête contre la main. Erwan sourit et lui rendit affectueusement son salut. Il lui semblait que l’animal avait quelque chose de plus que les autres chevaux. Cela rendait les guerriers de Bro Waroch si redoutables. Les récits gardés par la tradition faisaient d’eux les fils d’Ogmios, le dieu combattant des celtes. Les enfants tremblaient les soirs de Samain, quand les émigrés de Bro Waroch exaltaient leurs ancêtres dans des épopées passionnées.

— Si mes réponses ne te conviennent pas, pourquoi continuer à t’adresser à moi plutôt qu’à Maelan ? répondit Cathbad.

Erwan haussa les épaules. Las, Cathbad se dirigea vers le grand pommier et détacha sa mule.

— Vous, vous m’écoutez parler, confessa le jeune homme. Lui reste totalement insensible.

— Tout n’est pas aussi simple que cela, tu le sais bien… Allez, en route !

Cathbad grimpa sur la bête et invita le jeune homme à se hisser à son tour sur Macha. Erwan ne chercha pas à en savoir plus, conscient que ses efforts ne mèneraient à rien, une fois de plus. Vaincu, il se mit en route vers la contrée de la Sylve. Macha connaissait assez les chemins de Brocéliande pour se diriger seul. Erwan sombra alors dans un flot débridé de pensées. Des souvenirs de promenades le long des forges, sous les menaces inexpliquées du vieux père Culann ; les duels formateurs contre Yan Addali, au bord du lac du Miroir aux Fées ; le sourire de sa petite amie, Kannaïg.

— Je crois de toute façon que cette histoire va bientôt se terminer, déclara Cathbad, bien après leur départ.

Ils se tenaient désormais l’un derrière l’autre au cœur des forêts denses de la Sylve. Les branches des arbres centenaires, ces aïeux aux bras protecteurs, se rejoignaient comme une voûte au-dessus d’eux, laissant juste assez d’espace pour permettre aux rayons du soleil de veiller sur les promeneurs. Ce toit végétal, qui s’élevait si haut vers les cieux, donnait à Erwan une impression d’invulnérabilité, le sentiment d’être protégé du droit d’asile d’un édifice sacré. Il y avait sans doute quelque chose de magique dans ces forêts. On racontait qu’une hamadryade résidait en chaque arbre, alors peut-être ces esprits de la nature permettaient-ils à la forêt de comprendre les peines et les joies des promeneurs solitaires. A l’automne surtout, son panel de couleurs reflétait la diversité des cœurs. Les feuilles se paraient de leur teinte rouge orangé et se rattachaient à la vie comme au bois qui les tenait. Elles feignaient l’aveuglement quand venait à lâcher prise l’une de leurs camarades, déjà brune comme la terre qui finirait par la dévorer, et si sèche, vidée de toute cette vie qui n’avait jamais fait que s’échapper à grands flots de sa matière. Et alors même que le manteau majestueux des arbres tombait en décrépitude l’hiver, de nouvelles tâches de couleur éclataient au grand jour, à travers un foisonnement d’herbes et de fleurs, de minéraux et de végétaux attendant que ce fût leur tour de s’épanouir sans l’ombre aliénante de ce qui appartenait déjà à une période révolue. Cette impression plaisait à Erwan et faisait rire sa cousine Anne, princesse de Brocéliande. « Erwan, tu t’entends parler ? Ce sont des arbres, des bouts de bois avec des feuilles ! S’ils avaient un esprit quelconque, une volonté propre, nous le saurions, tu ne crois pas ? » 

— Erwan, tu m’écoutes ?

— Cela fait des années que les choses sont ainsi avec Maelan, alors pourquoi changeraient-elles subitement ? maugréa le jeune homme.

— Eh bien, tu sais, il suffit parfois simplement d’une…

Cathbad n’acheva pas sa phrase. Frustré par l’arrêt soudain et inattendu de ce qu’il espérait être enfin une explication digne d’intérêt, Erwan claqua la langue d’impatience et fit ralentir Macha, car le druide avançait plus lentement sur sa vieille mule. Un coup d’œil en arrière lui indiqua cependant que toute tentative d’en savoir plus s’avérerait désormais un échec : le regard de Cathbad avait perdu toute présence. Son visage s’était vidé de toute expression humaine. Comme un pantin, il se balançait à droite, à gauche, le corps légèrement incliné vers l’avant. Erwan connaissait la suite : comme d’habitude, Cathbad reprit conscience subitement, s’enquit de l’endroit où il se trouvait et se mit à se gratter la tête, pensif. Alors commença le débat intérieur avec son sylphe mental, débat seulement ponctué par quelques monosyllabes semblables à des grognements, des mimiques du visage rendues ridicules par le silence et une série de coups de poing qu’il se donna sur le crâne pour s’aider à réfléchir. Cela durerait jusqu’à ce que Cathbad s’accorde avec son sylphe sur la vérité de ce sur quoi ils méditaient, si bien qu’il passait parfois la nuit dehors à s’agiter d’un pied sur l’autre, planté à l’endroit même où on l’avait laissé.

— Cathbad ? tenta timidement Erwan, par peur de perturber sa réflexion. Cathbad, vous m’entendez ?

D’un geste de la main, le druide lui indiqua de poursuivre sa route sans lui. Erwan hésita quelques instants pendant lesquels les grimaces de Cathbad redoublèrent. Il comprit que la crise serait longue et se décida. Sans un regard de plus, il partit au galop vers le village. 

......

Chapitres suivants :

Chapitre 2 : http://librosophia.com/litterature/oghams-tome-1-les-invites-de-la-samain-ch2.htm

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Louknaille dans Littérature.
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