Chap.2 - Les Invités de la Samain

Ce texte est une réponse à Chap. 3 : Les Invités de la Samain de Louknaille.
Les Invités de la Samain est le premier tome d'une trilogie de fantasy qui sent le beurre et les embruns ! Découvrez les aventures d'Erwan Segame, jeune cavalier au Royaume de Brocéliande.

Ce roman est en cours de bêta-lecture avant soumission du manuscrit à des maisons d'édition. Vos retours sont donc les bienvenus. Chapitres précédents : Chapitre 1: http://librosophia.com/litterature/oghams-tome-1-les-invites-de-la-samain-ch-1.htm La suite ici : La suite ici: http://www.amazon.fr/Les-Invit%C3%A9s-Samain-Trilogie-Oghams-ebook/dp/B00UELFT6A.


...... Les invités de la Samain - chapitre 2 ......

Il régnait un air de fête à la Sylve, ce midi-là. La contrée avait la particularité d’être recouverte de forêts et parsemée de plans d’eau, c’est pourquoi le village formé en son centre, autour du vieux chêne dit « l’Ancien », en restait de loin le plus peuplé. L’arbre avait donné son nom à la rue principale, où foisonnaient une multitude de petites boutiques souvent colorées et décorées de fleurs, de sculptures métalliques ou de mosaïques de terre cuite. De cette artère, pavée à l’origine mais désormais très terreuse, partaient toutes les ruelles. Aucune ne faisait peur : on tombait toujours sur une fenêtre ou une lanterne allumée, dans ces couloirs rarement déserts. C’aurait été mentir que d’affirmer que tous demeuraient propres en permanence : la Sylve se définissait comme une terre de fête, et la cervoise remplissait les vessies à une allure folle. Les odeurs qui en résultaient étaient heureusement vite supplantées par celles des plats cuisinés, des parfumeries ou, dans le pire des cas, des troupeaux de bétail.

La majorité des habitants de la Sylve avait élu résidence dans ce village. Les autres s’étaient regroupés dans des petits hameaux là où la végétation le leur avait permis, ou au cœur de la forteresse royale d’Oppidum. Cette dernière formait à elle seule une petite cité autarcique. La route escarpée qui y menait semblait interminable, même lorsque l’on chevauchait une jument aussi rapide que Celeritas, la monture de Maelan. Les palissades entourant le fort perché sur sa colline lui donnaient un air de place imprenable, vite renforcé par les sentinelles postées à chaque porte et la cour terreuse et ronde qu’il fallait encore traverser pour atteindre le château. Celui-ci dominait les échoppes colorées de la cité comme un roi un peu triste. Ilot massif de pierre, perdu au milieu d’un lac trouble et repoussant, il aurait pu avoir été posé sur l’eau par une main délicate. Quel enchantement le faisait flotter en toute légèreté, lui, cube beige alourdi par quatre large tours encore loin des cieux, personne ne le savait. Cependant, là ne résidait pas la plus curieuse des fantaisies de l’architecte à qui Brocéliande devait son cœur : un paysage aquatique s’offrait à la vue des rares élus autorisés à descendre dans la tour Brigit. Les curieux, dans leur excursion sous la surface du lac, n’étaient plus séparés des algues que par des carreaux posés avec précaution aux fenêtres de cette mystérieuse partie du château. Aucun poisson ne nageait dans les eaux sombres. Hormis le balancement hésitant des plantes aquatiques, nul mouvement de vie ne perturbait jamais cet espace.

Erwan, lui, vivait un peu plus au sud, à quelques minutes du lac qu’on appelait Miroir aux Fées. Son imposante bâtisse de pierre se dressait comme l’unique maîtresse d’une vaste clairière. Il aimait vivre à cet endroit : une telle solitude au cœur même de la forêt gardait ses rêveries douces et secrètes, comme un témoin bienveillant. Elle semblait envelopper son chagrin, lorsqu’il songeait à l’absence de ses pouvoirs de sylphe. Car Erwan avait atteint un âge où il aurait espéré avoir développé une magie déjà puissante. Il restait certes à moitié homme, en raison de son père, mais cette part de magie qui coulait dans ses veines grâce à sa mère ne s’était encore jamais manifestée. Le jeune homme n’était pas dupe : un sylphe ne devenait sylphe qu’après avoir vécu son Dévoilement. Et le Dévoilement ne survenait que lorsque le sylphe avait découvert ce à quoi il destinerait son existence. Pour Erwan, ne pas avoir franchi cette étape ne signifiait donc qu’une chose : vivre dans l’errance perpétuelle, chercher sa voie en vain. Etre déposé sur terre sans que l’on sache pourquoi, et avancer sur un chemin qui n’avait aucune fin car il n’avait aucune destination et n’en aurait aucune tant que le Dévoilement n’aurait pas eu lieu.

— Attention devant ! hurla la voix criarde du tonnelier Mez. Allez, laissez passer !

Erwan le vit conduire sa charrette du haut de sa mule capricieuse, qu’une crise de panique avait saisie devant la frénésie ambiante en cette veille de Samain. La bête, sans que Mez pût l’arrêter, fonçait tête baissée dans le moindre espace libre. Si les badauds ne se montraient pas assez réactifs aux cris du tonnelier, ils devaient bondir à droite, à gauche, et se heurtaient bien souvent aux autres qui trébuchaient ou perdaient ce qu’ils avaient en main. Ils se mettaient alors à vitupérer contre le manque de politesse des individus qui les avaient bousculés, ces derniers fulminant eux-mêmes sur le pauvre Mez qui se brisait la voix sur sa mule folle. Puis tous éclataient de rire et se lançaient mutuellement des mots d’excuse, enchaînaient avec des embrassades et finissaient avec des invitations à venir boire un coup à la maison, quand les temps seraient plus favorables à l’oisiveté que ceux qui précédaient la Samain.

La panique de la mule avait fait sortir des boutiques les commerçants curieux de la rue de l’Ancien, la rue principale. Ils vinrent ajouter leurs propres commentaires à ceux des passants, bien qu’ils n’eussent absolument rien vu, trop occupés qu’ils étaient aux préparatifs des festivités. Puis les cavaliers commencèrent à affluer et remplacèrent doucement la bête folle dans les conversations. Cela faisait des années que le cor du Comrentho n’avait pas retenti. Le rassemblement de la Cavalerie annonçait de grandes choses. Bien sûr, on ignorait lesquelles, mais à peine Erwan eut-il circulé une dizaine de minutes dans le village qu’on vint lui demander s’il était vrai que le roi Phileas, souverain du Royaume de l’Est, viendrait en personne assister aux festivités de la Samain. On disait qu’on chercherait à l’impressionner le faisant enlever par une bande de gnomes vraiment très cupides, de la tribu de Grosspièce peut-être, puis qu’on le délivrerait grâce au déploiement phénoménal de la Cavalerie. Erwan en rit, d’abord parce qu’il ne fallait qu’une dizaine de soldats pour venir à bout d’un groupe de gnomes, mais aussi parce que la mention de « gnomes très cupides » était à elle seule ridicule, l’avidité constituant une caractéristique intrinsèque des gnomes.

Ces derniers ne comptaient cependant pas comme les seules créatures du Petit Peuple à aimer l’or, et devaient parfois faire face à une rude concurrence. Erwan en avait une certitude d’autant plus grande qu’un farfadet fantasque et solitaire du nom de Jack avait obtenu de Maelan le poste de gestionnaire du patrimoine des Segame. Il offrait toute la rigueur qu’on connaissait aux farfadets et la promesse d’une honnêteté exemplaire contre un toit et une pépite par jour. L’accord était juste. Jack n’avait jamais rien volé, et son salaire demeurait raisonnable : la pépite de cuivre représentait la plus petite unité monétaire de Brocéliande. Parfois, quand Maelan jugeait que son travail méritait une récompense, il le rémunérait d’un as ou deux. Il allait jusqu’au denier une fois par an, le lendemain de la Samain, mais ne cédait jamais quand Jack lui demandait un denier d’or, la plus grosse des unités monétaires. Le farfadet voulait le prêter à un gnome afin de se faire rembourser une somme supérieure, en dédommagement du prêt. Maelan trouvait cette idée malhonnête. Jack n’avait ni insisté, ni renoncé à son entreprise : il recomptait ses sous avec tant de félicité qu’Erwan supposait que son système de prêt fonctionnait bien auprès des gnomes un peu fauchés. Les affaires devaient être bonnes.

— Et voilà votre pain au sarrasin ! s’exclama Madame Roseline.

— J’avais demandé du pain de seigle… maugréa Erwan, maudissant la mémoire défaillante de la vieille femme.

Madame Roseline, n’entendit rien. Un instant elle demeura immobile, la bouche entrouverte sur les quelques dents qu’il lui restait, dans un état de concentration qui creusait chacune de ses nombreuses rides de femme abîmée par les années.

— Je devais vous dire quelque chose, mais j’ai un trou de mémoire, bougonna-t-elle.

Erwan, dépité, allait s’en aller, mais un cavalier passa devant la boulangerie et elle poussa un petit cri de satisfaction.

— Ah, ces cavaliers ! lança-t-elle joyeusement. Il y a environ une heure, un autre cavalier est passé, de la même façon, sur son grand cheval, avec cet air que seuls les hommes de guerre savent se donner.
Erwan soupira et la laissa continuer sans écouter. Parler était peut-être la chose au monde qu’elle aimait le plus, après la préparation de son pain qui régalait les plus aisés des villageois.

— Et Yan Addali dans ma boulangerie, j’en suis encore toute émoustillée ! Tu imagines bien l’embarras de ma petite-fille Gwladys, un tel homme ici, qui lui souriait en plus !

Erwan ne voulut pas la vexer, et ne fit donc pas remarquer que son maître d’armes souriait de toute façon les trois quarts de la journée –et que la Gwladys de Madame Roseline, une brune squelettique et très banale, friande de nœuds dans les cheveux, plaisait peut-être à la bande des frères Mel, mais… qui se ressemble s’assemble, non ? Erwan ricana intérieurement. Ses amis et lui avaient toujours détesté les frères Mel, les deux fils des propriétaires de L’Abeille Flambe, taverne rivale du Sonneur Aveugle.

— Où en étais-je ? s’interrompit soudain Madame Roseline. Oh, je ne sais plus… Yan Addali devait vous informer de quelque chose, il me semble, mais de quoi ?

Erwan se résigna à l’écouter jusqu’au bout, d’une seule oreille, pour le cas où l’information à l’origine de ce bavardage inutile se révélerait d’importance majeure –ce dont il doutait, car la prudence devait dissuader n’importe quel individu censé de transmettre une information capitale à une commère à la mémoire défaillante, aussi adorable pût-elle se montrer par ailleurs quand l’envie lui prenait d’être fréquentable.
Une jeune fille l’avait vu par la fenêtre. Elle s’était arrêtée, et chaque seconde qu’elle passait à l’attendre colorait ses joues rondes d’un rose pâle timide et impatient. Elle remit instinctivement en place ses cheveux lisses, d’un blond presque blanc, et d’une douceur semblable à celle qui animait cette créature fragile. Puis elle osa enfin plonger ses yeux bleus dans les siens, en jeune femme encore trop enfant pour affronter l’ébullition d’un cœur qui déborde. Elle sourit. Le sourire de Kannaïg…

— S’il vous plaît, cette jeune fille m’attend, pressa Erwan en reportant son attention sur la boulangère.

Madame Roseline avait continué son récit sans même remarquer qu’il ne l’écoutait plus. Elle tendit le cou vers la fenêtre pour regarder à son tour et fit la moue quand Kannaïg la salua d’un signe de tête respectueux.

— Vous devriez trouver quelqu’un d’autre pour occuper vos nuits, jeune homme, rétorqua-t-elle d’un air pincé. Celle-là est bien banale, trop terne, on dirait l’une de ces prêtresses de Nemeton, vous savez, celles qui passent leurs temps à prier les dieux !

Erwan claqua sa langue d’impatience et d’agacement.

—Yan Addali n’apprécierait pas qu’on critique ainsi sa fille, vous savez. Allez-vous me dire ce qu’il voulait, ou non ?

— Il a dit que vous deviez l’attendre au Sonneur Aveugle car il a quelque chose d’important à vous demander, voilà ! grogna Madame Roseline. Nom d’une pipe, jura-t-elle en s’éloignant, quand je pense que Gwladys ne trouve même pas un soldat qui veuille d’elle, et que cette godiche s’est fait une place dans les bras du fils Segame…

Erwan fit mine de ne pas entendre mais sortit de la boulangerie les nerfs à vif. Il caressa brièvement le visage de Kannaïg en guise de salut. Cela suffit à la jeune fille. Elle frissonna et jeta un coup d’œil derrière elle, comme si l’idée d’avoir été surprise dans ce moment furtif d’intimité la mettait mal à l’aise. Puis elle se laissa volontiers embrasser dans le cou quand le passage d’une vingtaine de cavaliers de la contrée des Grands Prés détourna les regards indiscrets.

— C’est mon jour de chance on dirait, souffla-t-il au creux de son oreille. Une caresse et un baiser !
Kannaïg n’acceptait en effet que rarement ses élans passionnés.

— Ton arrivée m’a sauvé la vie, avoua-t-il, j’en aurais eu pour des heures de bavardage inutile. Grimpe sur Macha. Où allais-tu ?

— Je rentrais. Je viens d’Oppidum, ma mère m’a chargée de transmettre à la princesse Anne sa robe de Samain. Toutes les filles du village ont passé commande, cette année, alors Maman est débordée. Mais je sais qu’on t’attend au Sonneur Aveugle, alors je vais marcher jusque chez moi.

— Ton père est déjà là-bas ?

Kannaïg haussa les épaules mais ne répondit rien. Erwan eut la vague impression qu’elle lui cachait quelque chose. Mal, sans aucun doute, car déjà elle baissait le regard pour éviter de se trahir.

— Bien, ne dis rien ! bougonna-t-il. Je ne sais pas ce que vous manigancez, tous les deux, mais si j’arrive en retard au rassemblement, je te jure que vous envierez le sort de la robe d’Anne.

Il se hissa sur son étalon.

— Comment as-tu su ? demanda-t-elle, interloquée plus que désolée.

— Comment ai-je su quoi ?

— Que ta cousine a jeté sa robe dans le chenil pour ne pas avoir à la mettre ! répondit la jeune fille comme s’il s’agissait là d’une évidence. Je n’en ai parlé à personne !

Erwan éclata d’un rire si sonore qu’il fit réapparaître au carreau de sa fenêtre une Madame Roseline à l’affût des ragots. Déçue de retrouver les deux personnes qu’elle venait tout juste de quitter, elle grimaça et disparut à nouveau.

— J’ignorais que cette année elle avait choisi les chiens pour détruire sa robe, avoua Erwan, mais je sais que l’année dernière elle s’en était servi pour habiller l’épouvantail du père Lasouche –le pauvre fou pensait que c’était sa vieille maîtresse de Lucotécia, qui venait le traquer de la capitale du Royaume de l’Est jusque dans son champ ! Et l’année d’avant, elle l’avait offerte à une mendiante qui mourait de froid dans la neige.
Kannaïg pouffa de rire.

— Tu crois qu’elle changera, une fois reine ?

Erwan ne sut que répondre. Il ne pouvait imaginer une seule seconde qu’on lui enlèverait la cousine de son enfance pour la remplacer par une reine sage et responsable ; une étrangère, en somme. Il se souviendrait à jamais de cette Samain où, après plusieurs heures de festivités arrosées, la princesse Anne avait eu l’idée géniale d’imiter les guerriers de Bro Waroch. Debout sur une table, titubante, une jarre ouverte en guise de massue. La bande des frères Mel avait osé rire de la princesse baignée de vin rouge. Anne avait alors brisé la jarre en question sur la tête de l’un d’entre eux, choisi avec minutie : Pierrick Mel, le fils aîné des propriétaires de L’Abeille Flambe. Il avait tellement hurlé au meurtre que l’affaire ne s’était éteinte qu’après quelques semaines de tension extrême avec le clan des Kervella, propriétaires du Sonneur Aveugle. Cela n’avait pas empêché Anne, l’année suivante, de se moquer ouvertement de Fintan, un des guides spirituels de Brocéliande, en enlaçant le vieux pommier des plaines du Sidh pour lui montrer ce qu’elle pensait de la vie en harmonie avec la nature qu’il prêchait. Ni de parodier les bardes en improvisant un éloge des trolls, qui devaient compter parmi les créatures les plus stupides de Brodagda. Et en dépit de tout cela, elle reprendrait la tâche de son père, le roi Muinremur, quand celui-ci ne serait plus apte à gouverner. Lorsqu’il y songeait, un élan de nostalgie envahissait Erwan. Le futur sacre de sa cousine lui rappelait vivement que l’insouciance de leur enfance s’éloignait chaque jour un peu plus des adultes qu’ils devenaient. Et il n’était pas certain de vouloir renoncer au petit garçon d’antan.

Après avoir soufflé un mot d’au revoir à Kannaïg, le jeune homme suivit le flot humain vers la taverne du Sonneur Aveugle. Un lierre épais recouvrait en partie la bâtisse de pierre, lui conférant un indéniable charme de foyer ancien et chaleureux. La porte de bois de chêne était entrouverte, ce midi-là : l’habituel brouhaha animé de la salle principale se répandait dans la rue de l’Ancien comme un écho à sa propre agitation. Accrochée à la façade, une plaque de fer coloré en forme de cornemuse faisait office d’enseigne. Peu de gens apercevaient les minuscules hermines gravées au début et à la fin du nom de la taverne, bien que personne n’ignorât que Pierre et Mor Kervella étaient nés, avaient grandi et s’étaient rencontrés dans le royaume de Gwenarminig, tout à l’ouest de Brodagda.

Muinremur, roi de Brocéliande, vint un jour en personne découvrir cette taverne dont tout le monde parlait depuis déjà plusieurs années. Il tomba sous le charme de l’explosion de saveurs étrangères qu’on pouvait y goûter. Il nomma les Kervella cuisiniers officiels des grandes occasions : depuis maintenant sept ans, la table royale ne présentait à ses invités que les plats raffinés du Sonneur Aveugle. Ni Waroch le Rouge de Bro Waroch, ni Ermengarde de Luteva, ni Kernev Second de Gwenarminig n’avaient trouvé à redire quant à la finesse de ce qu’on leur avait servi. Le jeune Galba Kervella avait même raconté à Erwan, son meilleur ami, qu’on l’avait un jour menacé de mort s’il ne révélait pas la recette de leur gâteau au beurre salé.

— De toute façon, si l’on révélait la quantité de beurre qu’on y met, vous n’en mangeriez pas ! ne cessait de répéter Mor quand les gourmands les plus tenaces la harcelaient des mêmes questions d’ingrédients et de dosages.

Ce gâteau au beurre faisait la fierté de la taverne –et le grand malheur de la famille Mel, qui n’avaient jamais rencontré un tel succès à L’Abeille Flambe malgré des préparations à l’hydromel plutôt remarquables, Erwan devait l’avouer.

Erwan se décida à pousser la porte de la bâtisse et entra dans l’univers du Sonneur Aveugle. La lumière devint aussitôt tamisée, tandis que l’intensité sonore augmenta. Il régnait toujours dans la salle principale de la taverne un curieux fond musical mêlant les mélodies jouées par les musiciens et les bruits imprévus de vaisselle brisée, de verres reposés trop violemment sur le bois, de rires gras des habitués ou de commandes criées en direction des cuisines par les enfants Kervella. On n’y faisait guère attention que les premières minutes : les effluves savoureuses qui s’échappaient des fourneaux, le kaléidoscope de sourires qui habitaient le Sonneur, le grouillement de vie perçu dès les premiers instants d’immersion dans ce mélange étourdissant d’humanité, toute l’atmosphère de la salle amenait l’oubli du monde extérieur, si fade, si contraignant par rapport à ce havre d’énergie et de plaisirs simples.

— Bienvenue au Sonneur ! lança joyeusement Marine Kervella du fond de la salle.

Elle ne reconnut pas Erwan, obnubilée par la pile de chopes vides qui tanguait dangereusement dans ses bras. Il s’amusa pendant quelques secondes à la regarder zigzaguer entre les tables, les tonneaux décoratifs, les clients et ses propres frères et sœurs, qui s’activaient tout autant qu’elle à servir les clients, débarrasser la vaisselle, prendre les commandes, récupérer l’argent, renseigner les curieux, assaisonner les plats, surveiller les cuissons, nettoyer le sol, séparer les belliqueux et éviter leur mère, particulièrement nerveuse aux heures de pointe, et encore plus depuis l’arrivée des cavaliers des contrées voisines.
Galba croisa le regard d’Erwan alors que celui-ci s’avançait dans l’étroit passage séparant la pièce en deux pour faciliter les allers-retours d’un bout à l’autre de la taverne. Cet instant d’inattention manqua de le faire entrer en collision avec sa sœur la plus âgée. Marine ne put rétablir l’équilibre de sa pile de chopes, qui alla s’écraser sur le sol de terre battue, non loin de la porte de la cuisine. Ce qui devait arriver arriva : Mor, furieuse, quitta ses fourneaux pour évaluer l’ampleur des dégâts, se décomposa et laissa exploser sa colère sur quiconque se présentait à elle, elle qui s’éreintait à faire vivre cette taverne, et qui allait devoir courir chez l’artisan verrier, et qui devait encore prendre commande chez Muinremur pour la Samain, et qui se ridiculisait à hurler sur des sourds se moquant de son malheur. Erwan se mordit la lèvre pour ne pas s’esclaffer et prit soin de ne pas poser les yeux sur Galba, parfaitement conscient que cela marquerait le départ d’un fou rire qui ne serait pas le bienvenu.

Même s’il connaissait chaque coin du Sonneur Aveugle dans les moindres détails, il se contraignit lui-même à considérer avec attention les tableaux qui rompaient la monotonie des murs de pierre. Le préféré de Mor, le plus proche des cuisines, représentait un trois-mâts tout de voiles blanches tel une reine marine perdue dans l’immensité de son royaume. Quand l’anxiété du festin d’une telle Samain ne l’oppressait pas ainsi, Mor faisait preuve d’un calme manifeste. Erwan la voyait souvent s’arrêter devant ce tableau et effleurer du bout des doigts les surplus granuleux de peinture blanche, émeraude et indigo de ce morceau d’océan furieux. Lors de ces brèves pauses qu’elle s’accordait, elle laissait ses pensées errer, avec l’innocence d’une jeune femme qui construit ses rêves et espère encore les réaliser. Ainsi seule face à elle-même, ses lèvres récitaient les paroles d’une vieille mélodie depuis longtemps oubliée mais dont les mots restaient gravés quelque part dans un coin de sa tête, ou de son cœur. Parfois, elle entonnait l’hymne à la mer, bien connu à Gwenarminig et importé à Brocéliande par les sonneurs de bombarde. Grâce au mince reflet d’une lune masquée par les nuages, on croyait lire sur la coque de ce bâtiment majestueux le nom Morvac’h : il s’agissait donc du navire royal de la cité d’Ys.

Ce tableau effaçait aux yeux de Mor les autres œuvres décorant le Sonneur Aveugle. L’une représentait un bouquet de fleurs qui auraient certes été jolies fraîchement cueillies dans un verger, mais qui se figeaient dans l’ennui d’une toile sans vie. L’autre, un méli-mélo de divinités dénudées ne signifiant rien à Brodagda. Une autre encore, le portrait d’une femme que Pierre Kervella avait ramené de la capitale du Royaume de l’Est, Lucotécia, car son modèle ressemblait beaucoup à Mor : la même chevelure brune relevée sur la nuque pour dégager deux yeux bleus, les mêmes joues rondes et naturellement roses. La cuisinière avait détesté dès le premier regard ce visage plus fin que le sien, cette peau juvénile qui lui faisait regretter ses rides, et cet air distingué des élites. Pierre y avait vu un rappel de sa beauté, reconnue par beaucoup mais altérée par le travail acharné qu’elle fournissait chaque jour et l’embonpoint d’une femme qui goûte chacun des plats concoctés au quotidien. Mor y percevait quant à elle le portrait d’une femme plus belle et plus jeune qu’elle, et qui le lui rappelait toutes les fois où elles échangeaient un regard. Elle l’avait accroché mais à un pan de mur un peu plus dans l’ombre que les autres, et uniquement pour satisfaire les habitués du Sonneur qui se plaisaient à imaginer l’histoire de cette Lucotécienne : son véritable nom, ce qu’elle faisait de sa vie, qui elle aimait. On la surnommait Beau Mystère. Le tableau faisait tellement parler de lui qu’on avait tenté de retrouver son modèle pour l’inviter à la Samain. Mais fidèle à son caractère énigmatique, elle demeurait introuvable.

Comme tous les jours où le Sonneur ne proposait pas de spécialité du Royaume de l’Est, son domaine de prédilection, Pierre se tenait derrière le comptoir, dans une alcôve profonde menant à la cave par un escalier étroit et ardu. Il semblait lui aussi un peu dépassé par le cours des évènements : une multitude de cavaliers des contrées voisines avaient préféré attendre l’arrivée de leurs confrères autour d’une table, à boire de la cervoise et à manger du gâteau au beurre dans cette taverne fameuse, plutôt que dehors sur leurs chevaux, entassés sur la Place de l’Ancien. Ils avaient donc envahi la salle principale. Pierre jonglait entre les différents tonneaux empilés sous le comptoir, remplissant les chopes des uns, les verres des autres et les coffres du Sonneur. Erwan, n’apercevant Yan nulle part, se fraya un chemin jusqu’à lui et lui demanda si le cavalier se trouvait dans la taverne.

— Yan, non, mais ton père est à l’étage, assura Pierre, il est arrivé il y a quelques minutes. Je te fais monter une cervoise ?

Erwan hocha la tête, la gorge nouée. C’était donc là ce que Kannaïg lui avait caché : Yan ne devait rien lui dire, et avait juste servi de prétexte pour qu’Erwan se rende à la taverne et s’y entretienne avec son père.

— En fait, je vais plutôt prendre un hydromel, ou une liqueur de fraise, rectifia-t-il sans trop réfléchir.

Pierre sembla surpris de ce changement d’habitude mais n’émit aucun commentaire. D’un signe de tête, il encouragea Erwan à monter à l’étage. C’était toujours dans cette seconde pièce qu’il retrouvait ses amis. Elle offrait une atmosphère plus confinée, et donc plus intime. Mais quand il eut gravi les quelques marches de l’escalier grinçant, le jeune homme la sentit différente. Ses yeux balayèrent tous les visages jusqu’à rencontrer celui qu’ils cherchaient. Ses mains devinrent moites, sa démarche mal assurée : Maelan, assis à la table précise où Erwan et ses amis se réunissaient, lui avait fait signe d’approcher.

C’était une impression étrange que de le voir assis seul à cet endroit, alors que des centaines de cavaliers se réunissaient déjà sous l’Ancien dans l’attente de son commandement. Maelan lui-même paraissait bizarre. Il n’affichait ni son air sévère des jours de réprimande, ni ce masque d’indifférence des jours habituels. Il semblait juste triste et vidé de toute énergie, l’organisation de cette Samain un peu spéciale l’ayant poussé à sacrifier quelques nuits de sommeil. Maelan avait de toute façon tendance à toujours renoncer à tout pour son travail, et son fils lui en avait voulu pour cela. Malgré tout, Erwan sentit son cœur se serrer à la vue de cet homme qu’il savait si résistant mais qui à cet instant n’avait plus de force pour rien. Son visage creusé voulut sourire, mais Maelan manqua de crédibilité, car ses lèvres tremblèrent et ses yeux restèrent résolument fixés sur sa chope de cervoise. Ses larges cernes pouvaient rivaliser avec le pourpre de sa tunique, couleur que seuls les Champions avaient le droit, et le devoir, de porter. Les autres cavaliers n’obéissaient à aucune contrainte vestimentaire, et seul l’ours gravé sur leur casque et leur bouclier permettait à leurs concitoyens de les distinguer de n’importe quelle autre personne voyageant à cheval. Par convention, cependant, ils portaient la plupart du temps des tuniques beiges.

— Salut, mon garçon, lança Maelan d’une voix rauque.

Il se racla la gorge, frotta machinalement ses yeux noisette et se leva pour étreindre son fils. Erwan demeura immobile quelque temps, trop surpris de cet élan d’affection paternelle pour décider ce qu’il convenait de faire. L’étreinte se fit alors plus assurée, plus puissante.

— Merci d’être venu, murmura Maelan à son oreille. Merci…

Erwan décela une pointe de soulagement dans sa voix, bien que son père cherchât à la dissimuler sous un air plus neutre. Alors qu’il fronçait les sourcils devant ce comportement inhabituel, Maelan se recomposa : son corps se redressa avec fierté, ses traits s’assombrirent, ses yeux redevinrent perçants. En une fraction de seconde, il enfila de nouveau son masque : Maelan Segame, Champion de la Sylve et de Brocéliande, indifférent, imperturbable. Son visage carré, que soulignait une barbe naissante, avait retrouvé sa dureté de guerrier habituelle. Erwan ne resta cependant pas insensible au trouble de son père.

— Est-ce que tout va bien ? s’enquit-il, s’asseyant.

Maelan reprit sa place en face de lui, mais ne répondit pas. Il regarda Galba s’approcher de leur table avec l’hydromel commandé, insista pour payer la somme due et attendit son départ en jouant nerveusement avec le cordon de sa bourse. Erwan engloutit la moitié de son verre avant que son père ne daigne reprendre la parole. Cela n’apaisa en rien son angoisse.

— Eh, doucement l’hydromel, fils. Je te rappelle que tu dois être en état d’assister au rassemblement avec les autres.

— Toi aussi. A vrai dire, toi tu devrais déjà te tenir sous l’Ancien.

Maelan haussa les épaules comme s’il ne se sentait pas concerné.

— Il y a toujours des retardataires, et la salle principale est encore remplie de cavaliers affamés. Nous avons un peu de temps devant nous.

Erwan hocha la tête et attendit la suite en silence. Au rez-de-chaussée, un nouveau groupe s’installa sur la petite scène aménagée dans une seconde alcôve, juste en face du comptoir, et se mit à jouer un air gai accueilli avec enthousiasme par les clients. A l’étage, tous cédèrent à la curiosité et descendirent pour profiter pleinement de la représentation. Erwan songea à en faire de même et vida son verre d’une traite. Maelan, saisissant son poignet, lui indiqua de rester.

— Sais-tu quel groupe ils ont fait venir pour assurer la musique de la Samain ? demanda-t-il avec une légèreté qu’il voulut sans doute sincère, mais qui sonna faux.

— Non, et j’aime autant que cela reste une surprise, si ça ne t’ennuie pas, avoua Erwan. Dis-moi plutôt pourquoi c’est Yan qui m’a donné rendez-vous ici alors que tu devais m’y attendre.

Maelan soupira.

— J’avais peur que tu ne viennes pas si tu avais su la vérité, avoua-t-il.

— Aurais-je eu raison de ne pas venir ?

— Sans doute…

La compassion d’Erwan s’évanouit sous le poids d’une colère trop longtemps contenue. Il regretta d’avoir terminé son verre : ses mains cherchaient désespérément quelque chose à faire pour se calmer. Il ne songeait même plus à obtenir des réponses à ses questions. A cet instant, une profonde amertume envers cet homme s’empara de son esprit et effaça le reste. Maelan s’était trop longtemps désintéressé de lui, et sans même en assumer les conséquences, il se jouait désormais de son fils pour le pousser à écouter ses explications. Erwan aussi aurait voulu qu’on entende ce qui tambourinait en lui, quand son cœur de petit garçon s’était peu à peu déchiré sous l’indifférence de son père. Mais jamais on ne lui avait accordé la moindre chance de s’exprimer.

— Ecoute, je sais bien ce que tu penses, commença Maelan, mais il faut que tu comprennes que tout ce que j’ai fait ces dernières années…

— Tout ce que tu n’as pas fait serait plus exact, coupa Erwan.

— Maelan ? appela-t-on.

Un cavalier qu’Erwan ne connaissait que de vue était apparu en haut de l’escalier, l’air affolé. Il semblait avoir couru, car de la sueur perlait son front et son souffle se faisait court.

— Monsieur,  Sa Majesté Muinremur vous attend au château d’Oppidum, annonça-t-il à toute vitesse. Sa Majesté assure qu’il s’agit d’une affaire de la plus haute importance.

A en juger par les plis d’inquiétude qui se dessinèrent sur son front, Maelan prit ses dires au sérieux. Il resta toutefois assis à sa place, indécis.

— J’ai fait sonner le cor du Comrentho, rappela-t-il. Les cavaliers se rassemblent.

— Sa Majesté a indiqué que le rassemblement était d’importance moindre. Une femme a été agressée par les invités de la Samain à la frontière. Ils l’ont laissée pour morte dans les bois. Muinremur exige que vous le retrouviez aussi vite que faire se peut.

Une bouffée d’effroi s’empara d’Erwan, qui vit ses craintes se refléter dans les yeux de Maelan. Un regard anxieux vers son fils, ce fut tout ce que le Champion s’autorisa avant de fuser à travers la pièce en bousculant quiconque lui barrait la route. Quelques secondes plus tard, Erwan entendit hennir sa jument Celeritas, et il devina que Maelan s’élançait déjà vers la forteresse royale.

Dérangés par cette soudaine agitation, les musiciens s’étaient arrêtés de jouer. Erwan devint le nouvel objet d’attention des cavaliers installés à l’étage, comme s’ils espéraient découvrir sur son front le pourquoi du départ précipité de Maelan. Le jeune homme préféra ravaler sa crainte et sa déception d’avoir manqué une occasion d’obtenir des réponses de la part de son père. Comme d’habitude, le Champion avait privilégié son devoir plutôt que son fils.

Alors, soupirant, Erwan redescendit, salua les Kervella, puis se mit en route vers la place de l’Ancien.


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Louknaille dans Littérature.
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