Oubah (1)

Des secousses retentirent contre la paroi revêtue de contreplaqués sur laquelle elle était adossée. Elle se leva, sortit de la chambre furieuse et se dirigea précipitamment vers la porte d’entrée qu’elle ouvrit sèchement.

—  Petit garnement ! Arrête de prendre cette satanée cloison pour une cage de football ! vociféra-t-elle sans ménagement.

Un mioche s’entraîne à faire rebondir un ballon sur la façade extérieure recouverte de tôles ondulées, qui de ce fait, ne s’abstient en aucune manière d’amplifier le tapage –ainsi produit – au centuple. Le gamin donne l’impression d’avoir dix ans tout au plus. Pris au dépourvu par les invectives, il se hâte de prendre son ballon boueux qu’il fourre au niveau d’une de ses aisselles. Il se déhanche avec pour seul habit un slip d’une crasse innommable à vous irradier les yeux. Était-il noir, marron ou beige ? Avec cette lueur crépusculaire à son déclin, impossible d’en être sûr ! Du reste le slip était tellement crotté qu’il aurait peut-être fallu rameuter toute une escouade spécialisée en biochimie qui n’hésiterait pas à se pencher sur la question pour lâcher un verdict, et ce, après de fines analyses. Le gosse maculé de taches de toutes sortes, s’éloigna quelque peu, et commença à empoigner à l’aide de son autre main libre ce qui lui servait d’entrejambe en le secouant mollement. Et comme si ce n’était pas assez, il déposa le ballon au sol, répéta précisément le même geste tout en prenant soin, cette fois-ci, d’y ajouter un doigt d’honneur.

—  Ce sont tes parents qui t’ont appris à faire cela ?! Petit chenapan ?!

Sa dernière phrase arrivait un poil trop tard. Il avait déjà pris la poudre d’escampette, disparaissant dans la pénombre.  
Elle referma la porte puis retourna dans sa chambre avant de lâcher : « Petits diables, ils n'en font qu’à leur tête ! »  
Tous les jours ou presque, un nouvel enfant se pressait devant son petit deux pièces pour y imiter Cristiano Ronaldo la star portugaise du Real de Madrid tant adulée par les jeunes et (surtout) les moins jeunes. Son jeu de jambes n’était d’ailleurs pas la seule chose qu’ils essayaient de reproduire à l’identique : sa coiffure faisait tout aussi mouche. Pour ceux d’entre eux qui avaient la chance de posséder un smartphone, ces derniers avaient même droit à son tutoriel sur YouTube. La coupe parfaite ! Son éternel rival argentin ne pouvait pas en dire autant. Pas de réel engouement pour la coiffure du quintuple Ballon d’or : Lionel Messi. Mais beaucoup reconnaissaient, indéniablement, son talent inné. 

Les gamins étaient friands de foot toutefois les espaces destinés à cet effet ne courraient pas les rues. Les rues : ce sont eux qui les courraient en pourrissant, au passage, le quotidien des habitants des faubourgs. C’était ça ou les longues séances de jets de pierre à caillasser tout ce qui bouge. On n’entrevoyait vraiment aucune perspective de réel changement.  

Elle se laissa choir sur le tapis de natte qu’elle avait minutieusement étalé sur le sol près de la télévision. Le générique du journal télévisé tintait indubitablement, en souriant elle lâcha un « pfff » puis continua par un « pourquoi pas un film de science fiction ? ». Finalement,  elle se désista et c’est sur « Tom et Jerry » qu’elle jeta son dévolu. « Autant rigoler : pourquoi ne pas le faire jusqu’au bout » grommela Oubah qui commença à pouffer de rire.
Oubah se trouvait seule dans son deux pièces, du moins pour le moment. Elle avait une bonne trentaine d’année. Pas très grande et plutôt maigrichonne ; elle n’était pas tout à fait une laideronne. Elle n’était pas, non plus, de ces filles à tout faire retourner sur son passage dans la rue. Un visage quelconque sur une peau café. De longs cheveux noirs déboulant sur un coup élancé.

Pour une raison inconnue, elle leva les yeux vers la toiture. Deux rats obèses détalaient l’un derrière l’autre sur les poutres de bois surplombées de feuilles de métal ondulées. Le toit était dépourvu de faux-plafonds indispensable pour une meilleure isolation thermique. Ce qui aurait eu pour effet de limiter les excès de chaleur. Ces lames d’acier n’avaient rien d’un abri, surtout sous un soleil d’été. Elles propageaient les faisceaux lumineux telle une loupe placée en pleine lumière. La chaleur y était infernale. Durant les hivers humides, ces tôles vous laissaient aussi froid qu’une soupe oubliée sur un coin de table. Oubah continua à fixer les deux rats qui finirent par s’engouffrer dans un trou contigu et luisant qui jouxte la pièce pour disparaître définitivement.
Elle vivait ainsi en pleine dystopie dans cette boite de sardine avec la misère comme seul mécène. La misère : le terreau favorable au développement de toutes les calamités possibles et imaginables.

Oubah continua de lorgner du coin de l’œil sa télévision à tube cathodique tout en tirant de grandes bouffées blanches grâce à son tuyau souple branché sur son narguilé. De ce fait, du tabac se consumait sous une feuille d’aluminium prédécoupée. Tout au sommet de la feuille trônait un charbon ardent. Les bouffées de ce tabac aromatisé saveur pomme (son préféré) devenaient de plus en plus denses ; elles montaient en spirale jusqu’au toit presque déshérité avant de se dissiper dans la nuit cafardeuse. Sa respiration devenait de plus en plus chancelante et grave. La sueur mouchetait son front lisse.

Oubah fumait la chicha. L’inverse était tout aussi vrai : la chicha était entrain de fumer Oubah. 

Pour assaisonner tout cela, elle chiquait quelques feuilles de khat (2) ; avec de l’eau fraîche et une bouteille de coca-cola. Pas énormément. Trois ou quatre branches tout au plus.

Ça commence presque toujours comme ça.

Elle les enveloppait dans une serviette humide qu’elle prenait soin de déposer au chevet de sa natte : sous les coussins. Histoire de ne pas se faire taxer une branche.
Elle s’était, depuis longtemps, amourachée de cette plante dont elle ne connaissait que trop bien les effets dévastateurs sur le corps et l’esprit ! Elle réfléchissait à un moyen de continuer à consommer cette drogue sans que celle-ci ne lui nuise : autant essayer de faire passer un chameau par le chas d'une aiguille.

Pour combien de temps encore et à quel prix ?

Elle faisait feu de tout bois en utilisant le maximum de produits de beauté en tout genre qu’elle arrivait à dégoter. Elle ne voulait, en aucun cas, que ces brindilles prennent le pas sur elle…

On toqua lourdement à la porte.

Elle se leva et se dirigea précipitamment vers elle comme pour la première fois ; mais cette fois-ci non sans une certaine réjouissance. Elle ouvrit la porte. Il entra. Il referma. Elle progressa vers l’intérieur. Il la suivit jusque dans la chambre. Elle lui fit une place sur la natte. Il s’assit et étala devant lui un petit sachet plastique renfermant quelques branches de khat élaguées.

Un moment de silence résonna dans la pièce. Seule la télévision faisait exception. Il prit une gorgée d’eau.

–     Alors ? Ç'a été aujourd’hui ? susurra Oubah d’une voix étouffée.

Il ne répondit pas.

Ce silence voulait tout dire.
Il voulait dire, en particulier, qu’il n’avait guère trouvé d’emploi aujourd’hui. Pas de boulot journalier. Rien : car tous deux ne subsistaient que de ça ! Rien de ce qu’il était habitué à accomplir d’ordinaire. Elle ne demanda pas plus. C’était sa façon à elle de lui donner du baume au cœur. Elle comprenait le moindre de ses silences. Il n’avait même pas eu le droit à un petit job de circonstance avec un psychorigide comme patron : sûr qu’il n’aurait surement pas craché dessus.
–     Des fois, j’aimerais tant être ailleurs, autre part que dans cette toute petite roue pour hamster dans laquelle tout reste une succession d’actes vains dépourvus de tout but, maugréa Oubah en guise de consolation. 

Tout ce désarroi cisaillait son être. Il lui avait coupé toute envie de continuer à fumer.

Oubah tendit le tuyau à son époux, il la regarda, se saisit du boyau plastique et commença à aspirer avec désinvolture les bouffées de la mort.

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(1) : littéralement "fleur" en somali. Langue parlée dans quelques pays d'Afrique de l'Est : en Somalie, à Djibouti, en Ethiopie, au Kenya et en Érythrée.

(2) : Le khat, qat ou kat, est un arbuste ou arbrisseau (une sorte de fusain) de la famille des Célastracées, originaire d'Éthiopie, dont la culture s'est étendue à l'Arabie (surtout au Yémen) vers le xve siècle. Il est consommé par les habitants de ces régions qui en mâchent longuement les feuilles pour leur effet stimulant et euphorisant comparable à celui de l'amphétamine.

 

Mahad dans Littérature.
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