PREMIERS CAFÉS

 
 
 
 
 
 
 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 
Volutes de fumée, parfum suave, j’aimais le café, celui du matin au petit déjeuner, lorsque la cafetière faisait son cinéma de grande machine à vapeur. Je me réveillais, l’esprit encore pâteux, routine, bouche ouateuse et je préparais l’élixir qui bientôt me tirait de ma mollesse. C’était bon lorsqu’il coulait dans ma gorge, pas trop chaud, sa saveur se révélait à mes papilles, je ne m’en lassais jamais. Il y avait aussi ce café préparé par une main amie à qui l’on venait rendre visite, tous ces gestes appliqués, perpétrés dans le seul but de se faire plaisir ensemble, de sceller des retrouvailles ou simplement pour se rappeler le bon moment, le bon vieux  temps.
 
J’avais une compagne qui buvait son café dans des verres en Pyrex, elle s’appelait Aude. Nous avons vécu ensemble plusieurs années avant qu’elle ne meurt accidentellement d’une rupture d’anévrisme. On me demanda quelles étaient ses habitudes de vie et également si elle usait d’excitants. Il n’était pas ordinaire de mourir de la sorte à 25 ans. Aude buvait beaucoup de café, c’est vrai. Mais je ne peux m’empêcher de penser à cette phrase qu’elle prononça peu de temps avant de tomber raide au milieu de notre salon : « Le café a un drôle de goût ». Elle s’arrêta comme  soudainement désorientée et s’écroula inanimée. Je n’avais pas encore bu le mien et  repoussais la tasse prudemment sur le coin de la table. Le café n’était pas drogué, une analyse approfondie le confirma. Aude était morte de mort naturelle, sans que ma boisson préférée ne soit mise en cause.
 
J’aime le café, même s’il me rappelle ce moment difficile de mon existence, c’est une drogue puissante dont on ne se défait pas facilement.
 
Je descends souvent au troquet situé en bas de mon immeuble. J’y ai mes habitudes, à tel point que lorsque j’entre, le chat du patron, amoureusement nommé Pousse-Café, vient se frotter à mon bas de pantalon, avant de s’installer à côté de moi sur la banquette. L’établissement de Georges n’est pas de ces débits de boissons pour ivrognes, où l’on nage dans le pastis ou le gros rouge du matin au soir. C’est un endroit délicieux où des gens raffinés viennent pour lire un roman en silence, tout en sirotant un des nombreux cafés mis à leur disposition. Leur nom me fait rêver : café des hauts plateaux d’Éthiopie, Robusta, Arabica…. Je sirote religieusement, Pousse-Café ronronne sur mes genoux : quelques minutes d’un bonheur simple. Une jeune fille blonde, très jolie,  presque trop parfaite, me regarde à la dérobée. Nous nous sourions lorsque nos regards se croisent. J’ai au moins vingt ans de plus qu’elle, mais elle me fait signe de la rejoindre.
 
 
Marie etait étudiante en droit et avait pour port d’attache le café de Georges. Elle y passait un temps considérable à réviser ses cours ou tout simplement à ne rien faire, à part regarder les clients. Elle habitait un petit studio non loin de chez moi et, malgré le manque d’espace, nous nous retrouvions souvent pour y passer du bon temps. Elle me lisait des romans pendant que je préparais le café expresso. Mais le temps comme le café passe. Je me souviens aujourd’hui avec émoi de sa peau blonde et du parfum qu’elle portait. On prenait le café au lit, les pieds emmêlés amoureusement dans la couette.
 
Je l’aimais fort à l’époque, presque amer, sans sucre. Marie était mon bonbon au miel, mon sucre roux. Elle partit en Islande, pour y faire carrière, car elle avait de la famille là bas. Elle m’envoya, quelques jours après son déménagement, un colis dans lequel elle avait glissé quelques sous-vêtements parfumés  et aussi quatre paquets de café que l’on trouvait difficilement, même dans les villes islandaises. Sur son petit mot, alors qu’elle regrettait déjà le café de Georges, elle me prévint gentiment : « Attention, Roudoudou, inutile de mettre plus d’une cuillerée par bol et une demi par tasse, ce café c’est de la dynamite ! » Très honnêtement, ce ne fut le souvenir tendre de Marie, j’aurai jeté les paquets à la poubelle, tant la boisson préparée était infecte. Mais je revoyais nos petits déjeuners gourmands avec un plateau de viennoiseries et nos grands bols de pur arabica sans lait. Et je l’imaginais en train de faire la grimace en buvant quelques gouttes du breuvage qui n’avait de café que le nom.
 
Quelques années plus tard, je reçus un faire-part de mariage. Marie avait donné son cœur à Friedrich, un beau mâle allemand de Dresde, nationalisé islandais peu de temps auparavant.
 
Le premier café de mon existence, je le pris à un distributeur automatique installé dans la salle de repos d’un lycée technique où j’apprenais la science de la mécanique. Je n’avais alors que 16 ans et j’ignorais que cette amertume caractéristique des mauvaises préparations industrielles allait pourtant conditionner toute ma future existence sociale. Avant lui, j’étais un peu bourru, un peu sauvage comme souvent le sont les adolescents mal dans leur peau. Je fumais des Gauloises sans filtre, car en 1977 on ne parlait pas encore d’interdiction de fumer dans les établissements scolaires.
 
J’étais toujours habillé en hiver d’un caban bleu marine et je me coiffais d’une casquette de marin ornée d’une ancre dorée. Mon air doux et rêveur, mes cheveux fins et trop longs faisaient de moi un ado atypique, légèrement orignal dans le milieu de fils de prolétaires que constituaient ceux de ma classe.
 
On se retrouvait à midi devant la machine à café en fumant nos clops comme des ouvriers à la sortie de l’usine. Un jour, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus me passer de ce moment et ce n’était pas la compagnie vulgaire des autres élèves qui retenait à ce point mon attention. D’ailleurs, je ne faisais pas attention à grand chose, excepté le café. J’avais la fâcheuse habitude de m’égarer dans des contrées aussi étrangères aux joies de la mécanique qu’un esquimau pour une girafe.
 
Je me voyais dix ans plus tard, fixant des rendez-vous à un grand marchand international de café sur la place centrale d’une ville brésilienne bruyante. Je portais un pantalon de baroudeur à plusieurs poches pour y ranger mes cartes, mes plans, une chemisette de couleur écrue et un chapeau à larges bords, remisant au placard mon habituelle casquette de marin.
 
Lorsqu’un camarade bien intentionné me tapait sur l’épaule en m’invectivant : « Eh, la Marine, t’es avec nous ? », je répondais sans grande conviction : « ouais! Qui veut un kawa ? »
 
Á cette époque en effet était né ce surnom étrange, mais tout aussi savoureux. Le kawa reprenait les premières syllabes d’une marque de moto japonaise que nous connaissions tous et dont chacun d’entre nous vantait les accélérations érotiques et les sonorités mécaniques fracassantes. Nous n’étions pas des apprentis mécanos pour rien. Bien vite cependant, je me lassais du breuvage insipide vaguement coloré qui jaillissait des distributeurs.
 
Cette année là, je fis la connaissance de Myriam, une rousse potelée et très sympa qui tomba amoureuse de mon apparence lunaire. Pour sceller notre union naissante, elle m’offrit une cafetière électrique et deux paquets de bon café. J’avais trouvé son geste fort sympathique. Une fille n’offre pas ce genre de chose d’habitude, mais plutôt des gourmettes lorsqu’elles sont issues de bonnes familles ou des briquets zippo quand elles sont d’origine plus modeste. Somme toute, je n’étais pas mécontent de son cadeau, mais comme je vivais encore chez mes parents et elle aussi, nous échangeâmes, oserais-je le dire, nos premiers baisers au café chaud dans la salle de jeux du lycée, cachés dans la pénombre d’un grand rideau de feutre . L’endroit biscornu et insalubre manquait de romantisme, mais les formes généreuses de Myriam eurent tôt fait de me mettre dans tous mes états. Le café de la cafetière n’était pas mauvais : mon amoureuse avait demandé l’avis éclairé d’un spécialiste tenant boutique dans une rue commerçante de la ville. il s’agissait d’un café de Madagascar dont le paquet de couleur Terre de Sienne, joliment  décoré d’une peinture représentant un paysan fier de sa personne, autorisait déjà le voyage intérieur. Myriam sentait le café, ses lèvres douces glissaient sur les miennes  à la recherche d’une terre moins aride que le sol malgache. Nous nous fréquentâmes quelques mois, avant que la vie fasse son lent et minutieux travail de sape. Je me laissais d’elle, car mon goût immodéré pour le café avait fini par la laisser de marbre : il n’était pas rare que je lui demande un peu de solitude pour aller à la recherche d’un nouveau magasin spécialisé au bout de la France. Elle ne me croyait pas , persuadée que j’avais des maîtresses un peu partout ce qui, vu mon jeune âge, pouvait sembler incohérent.
 
Non, je ne courrais pas les jupons. Je me rendais au Salon du Chocolat, au Salon du Café et j’y faisais des connaissances particulières. C’est au dernier de ces salons à Paris que je fis la rencontre de ma vie : Sakina, une jeune fille métisse. Je fus surpris qu’à vingt ans, elle se perde comme moi dans les délices du café. Á cet âge, il me semblait que l’on devait avoir d’autres préoccupations. Sakina était vendeuse dans une boutique spécialisée située dans le centre de la ville. Je ne pouvais pas mieux tomber. Elle était habillée d’un tailleur bien coupé ce qui accentuait sa cambrure féline. Son large sourire découvrait une parfaite dentition bien blanche. Sakina était une mangeuse- jouisseuse. J’étais resté planté devant elle, fixant ses mains féminines qui jouaient avec les grains de café offerts dans leur sac en jute, ils embaumaient tout le stand alors qu’ils n’étaient pas encore torréfiés. J’étais au paradis, à tel point qu’elle dut me ramener à la réalité par deux fois : « Monsieur,  Monsieur ? Voulez-vous goûter ?’ » J’étais déjà ailleurs dans des contrées lointaines et exotiques. Sakina m’offrit une tasse de pur élixir que je dégustais sans sucre, dévorant des yeux sa peau mate de  jeune fille et le noir mousseux de l’expesso.
 
Elle me dévorait de son regard malicieux , je n’imaginais pas qu’elle puisse à ce point me trouver attirant.

Nous eûmes une relation éphémère mais très sensuelle.

Cela fait bien longtemps et aujourd’hui si je parle d’elle, si les femmes m’ont abandonnées au fil des années, c’est qu’avec l’âge, je suis devenu un vieux monsieur aigri qui n’aime plus personne, moi qui les chérissait.
 
Je suis accoudé à la table de mon salon pour quelques instants encore. Je mélange dans ma tête le café de Georges, Sakina, Marie, Myriam : tout va vite, je mélange les souvenirs, les périodes. Je prends un petit noir expresso, toujours le même depuis vingt ans. J’ai perdu le goût pour l’aventure, plus personne ne m’écrit, où sont mes amours perdus ?
 
Le café coule chaud dans ma gorge.
 
J’éprouve toujours ce plaisir indécent lorsque ses arômes se diffusent en moi, quelque chose du sang de la vie, un sang noir, le sel de l’envie, un parfum de femme.

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