Satan

Satan

Noémie marchait à vive allure dans la nuit froide de la ville. La pluie cinglait son visage, son manteau trempé lui collait au corps et elle se maudissait d’avoir pris ce vieil appartement si loin de son travail. Mais elle était tombée sous le charme des hauts plafonds et des parquets lambrissés ; et puis, elle avait repris les meubles de l’ancien locataire, et, donc, même si cela faisait à peine un mois qu’elle avait emménagé, elle se sentait presque chez elle. Un frisson la parcourut et elle pressa davantage le pas. Elle aperçut enfin la porte de l’immeuble, fouilla dans son sac pour trouver ses clés et pesa de tout son corps pour ouvrir la lourde porte en bois de l’entrée. Quelque chose lui frôla les jambes, elle sursauta et chercha à tâtons l’interrupteur. Le hall s’éclaira soudain et son regard tomba sur un chat au pelage noir geai qui la fixait étrangement de ses yeux émeraude. « Qu’est-ce que tu fais là, toi ? Je ne t’ai jamais vu ! » Elle tendit la main pour le caresser mais il s’enfuit aussitôt dans l’escalier. Elle haussa les épaules, retira son manteau dégoulinant de pluie et entama son ascension jusqu’au 6° étage. Elle n’avait pu s’offrir cet appartement qu’au prix de cet exercice physique éprouvant. « Très bel espace avec vue splendide sur la ville. » Avait dit l’agent immobilier. Un prix aussi raisonnable cachait bien quelque chose : il n’y avait pas d’ascenseur ! A bout de souffle, elle atteignit enfin le seuil de son appartement et découvrit stupéfaite le chat assis tranquillement sur son paillasson. Elle ne put s’empêcher de rire : « t’as fait plus vite que moi ! Mais c’est pas chez toi, allez-ouste-file ! » Elle le poussa gentiment du pied et introduisit les clés dans la serrure. Elle avait tout juste entrebâillé la porte que l’animal se faufila entre ses jambes et disparut dans l’appartement. Elle prit le temps de poser ses affaires et  jeter un coup d’œil à son reflet dans le miroir : la pluie avait fait un ravage dans sa longue chevelure rousse. « J’ai besoin d’une douche chaude et d’un thé fort ou je suis bonne pour une pneumonie ! » Elle pénétra enfin dans le salon et éclata de rire en trouvant son nouveau compagnon couché sur son fauteuil préféré accomplissant la toilette minutieuse que son pelage mouillé nécessitait. « Ben, t’es pas gêné, toi ! Mais t’as raison, c’est pas un temps à mettre un chat dehors ! »
Douchée, elle se sentait beaucoup mieux et une tasse fumante en mains, elle rejoignit le canapé puisque son fauteuil avait un nouvel occupant. Le chat semblait presque endormi mais elle sentait qu’il l’observait, deux traits verts apparaissant par instants. Un peu plus tard, elle se prépara à dîner et le chat accourut se frotter à ses jambes. « Et en plus, t’as faim ! Mais c’est qui ton maître ? » Elle ne reçut pour toute réponse qu’un miaulement aigu. Une fois repu, Satan, c’est ainsi qu’elle l’avait nommé, repris sa place sur le fauteuil. Finalement ce chat remplissait le grand vide de sa vie depuis qu’elle était venue, sur un coup de tête, s’établir dans cette ville. Pas de famille, pas d’amis, quelques collègues indifférents et le téléphone qui restait désespérément silencieux. La présence de Satan la réconfortait même si son attitude de propriétaire et son regard pénétrant la mettait mal à l’aise. C’était sans doute pour cela que le nom de Satan s’était imposé à elle. Il avait quelque chose de diabolique ce chat, comme s’il lisait au plus profond de l’âme.
Un rituel s’établit entre eux. Tous les jours, en rentrant de son travail, elle le trouvait devant la porte de l’immeuble. Il grimpait l’escalier, attendait sur le paillasson qu’elle ouvrît et se précipitait sur le fauteuil. Il acceptait volontiers les caresses en échange du gîte et du couvert. Toutefois, elle s’étonnait que le matin il désirât reprendre sa liberté au plus vite et c’était toujours avec un petit pincement au cœur qu’elle le voyait piétiner d’impatience devant la porte quel que soit le jour de la semaine. Elle finit par s’interroger sur ce qu’il pouvait bien faire jusqu’à 18 heures. Peut-être avait-il un maître finalement à qui il faisait des infidélités ? Elle sentit monter en elle une pointe de jalousie et même de colère. Comment osait-il ainsi se jouer des sentiments des gens ? Elle s’y attachait forcément à ce satané animal, elle qui s’était juré de ne plus s’attacher ni de dépendre de quiconque.
Les jours qui suivirent, elle ne put s’empêcher d’imaginer moult scénarii sur la vie cachée de Satan. Tantôt elle le voyait chez une vieille dame malade, tantôt dans une maison remplie d’enfants turbulents ou encore à la tête d’une meute de chats errants organisant des raids sur les poubelles du quartier. Un soir, elle prit la décision d’en avoir le cœur net. Demain, samedi, elle essaierait de le suivre et d’avoir une réponse à ses questions. Elle se mit à échafauder un plan. D’abord, l’équipement : jeans, basquets, coupe-vent, téléphone pour la photo du logis du traître ! Pas facile de suivre un chat, mais elle était jeune, en bonne forme physique et il ne devait pas habiter très loin. Elle sentit monter en elle une excitation joyeuse qu’elle n’avait pas connue depuis longtemps. Elle avait un but, un projet pour sa journée même si elle se sentait  vaguement ridicule avec son plan digne d’un film d’espionnage.     
Elle dormit mal et fit des rêves étranges. Elle se réveilla en sursaut et trouva Satan au pied du lit qui l’observait d’un regard intense, presque glaçant. Avait-il deviné ce qu’elle avait en tête ? Inutile de chercher à se rendormir, elle voyait poindre le jour au travers des volets. Elle tenta de calmer son cœur qui battait la chamade, se leva et se prépara comme pour une journée ordinaire. Il ne savait pas tout de même que c’était samedi et que d’habitude, elle paressait au lit jusqu’à une heure avancée de la matinée. Elle le nourrit, se chaussa, attrapa son coupe-vent, ses clés et son téléphone. Dés la porte ouverte, il lui emboîta le pas et comme tous les jours dévala l’escalier devant elle, la queue en accent circonflexe. Arrivée à la porte de l’immeuble, elle reprit son souffle et s’apprêta à le prendre en chasse. Elle savait qu’elle tournait à droite pour se rendre à son travail et que, lui, bifurquait à gauche. Elle connaissait donc son premier geste, petite avance qu’il ne fallait pas négliger. A sa grande surprise, il ne se mit pas à courir et c’est d’un pas tranquille qu’il s’engagea sur le trottoir. Sans peine, elle commença la filature. Elle tenait cependant à garder une certaine distance afin de ne pas l’apeurer ni le faire changer d’itinéraire. Tout à coup, il bifurqua et elle le perdit de vue. Elle se mit à courir, le cœur battant à tout rompre dans la poitrine. Elle s’engagea à toute vitesse dans une rue étroite un peu au hasard et s’arrêta net en le découvrant assis face à elle. Il la fixait d’un air amusé. On aurait pu croire qu’il l’attendait. Comme rassuré de sa présence, il se remit en marche, Noémie sur les talons. Ils traversèrent les ruelles de la vieille ville jusqu’au Nord, là où elle n’était encore jamais allée. « Mais où il m’emmène comme ça ? » se demanda-t-elle. Elle vit enfin l’ancienne porte de la ville apparaître et au travers, distingua des arbres et un grand mur. C’était la destination finale, elle en était sûre. Elle se hâta pour se découvrir face à un cimetière et apercevoir Satan s’y engager. Un malaise l’envahit, elle n’avait plus vraiment envie d’en savoir davantage. Un frisson la parcourut qui n’était pas entièrement dû au froid humide de ce samedi de février. Elle dû prendre sur elle et se persuader qu’elle n’allait pas abandonner maintenant.
Elle fouilla l’endroit du regard pour repérer Satan. Le cimetière n’était pas très vaste et les tombes montraient qu’elles étaient anciennes. Sans doute un plus récent avait été construit à l’extérieur de la ville. Il était désert à cette heure matinale. Elle ralentit et finit par apercevoir le chat, assis sur une tombe en meilleur état que les autres. « Alors, c’est là qu’il passe ses journées. Drôle d’endroit !  Peut-être c’est la tombe de son maître. » Pensa-t-elle  soudain très émue. Elle avait lu des histoires incroyables sur la fidélité de certains animaux envers leurs maîtres. Le malaise qu’elle avait ressenti plus tôt disparut et elle s’approcha de la tombe. Arrivée à moins d’un mètre, elle se figea, comme happée par les lettres dorées gravées sur la stèle. Le sens des mots qu’elle déchiffrait n’arrivait pas à faire sens dans son cerveau. Son corps se paralysa. Elle sentit un froid glacial l’envahir tout entière, enserrer son corps comme une main puissante et  vider tout son être de sa force vitale.
Elle s’effondra brutalement sans même apercevoir les yeux de Satan s’illuminer d’une lueur maléfique. Il se leva et vint caresser l’épitaphe de son corps souple : « Noémie Chambeau, 19 mars 1990- 27 février 2016. Disparue comme elle avait vécue, sans laisser de trace. »

smjfalco dans Littérature.
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