Sirap le violoniste - Fin

Ce texte est une réponse à Sirap - le violoniste - Partie II de Hubert-Tadéo Félizé.
Le Centaure émit un hurlement intemporel, « il existe d’abondantes dispositions pour se propager dans Sirap, pour celui qui connait la force des substances de toutes choses », me dit-il en souriant. Je contemplais le passage créé, son aura était d’un bleu électrique avec des arcs violacés qui s’étendaient et s’allongeaient de l’intérieur vers l’extérieur. S’amenuisant vers le précipice ouvert devant nous.

- Maintenant, nous devons partir avant que le béant ne se referme.

Et il fonçait dans l’ouverture, je ressenti une sensation ascensionnelle de liberté, une jouissance de la vie des formes supérieures vers le divin. Quelques instants plus tard, nous arrivâmes à destination dans une ruelle étroite.

- Nous y sommes, je vais devoir vous laisser là, je ne pourrais pas continuer plus en avant, ce quartier de notre cité m’est en théorie interdite. Nous, les Centaures avons scellé un pacte de droits et d’interdits. Et ici, cela fait parti de l’interdit. Désolé, vous devriez continuer seul maintenant. La résidence, que vous chercherez, sera juste devant le « sanctuaire », un bar miteux. Suivez la ruelle et prenez à votre gauche, vous n’êtes plus très loin.
- Merci mon ami, vous reverrais-je ?
- Peut-être, peut-être pas. Seul votre destin le décidera. Adieu humain. Il se retourna sans d’autres mots.

Je m’éloignais de lui, j’entendis à nouveau son cri et l’air s’engouffra dans la ruelle, poussé par des arcs électriques. Une lumière vive éclaira un instant une partie des ténèbres. Je me retournais, il n’y avait plus rien de lui, juste une volute de fumée violacée qui disparaissait en une infime exposition de nuages pourpres, puis plus rien. Le silence se fit.

J’avançais dans la ruelle jusqu’au prochain carrefour, je dégainais mon Walther PPK et je sortis de mon étui le violon. Mon sixième sens m’alertait d’un danger imminent. Quelques enfants s’approchaient de moi, mais ils avaient l’air si difforme. Je me rendis compte que ce n’était pas des enfants, juste des nains. Des gnomes drapés de vêtements amples et sombres. Puis ils s’élancèrent sur moi, tenant en mains une sorte de Katana. Je fis feu et avec dextérité je m’envolais avec le répertoire de Philip Glass, Mishima était incontestablement le lyrisme et le paroxysme de mon savoir faire en tant que tueur à gage. Les Gnomes pleuvaient comme des mouches sur le bitume qui prenait la couleur du cramoisie de nos cœurs.

Le silence revint à la fin du carnage, je discernais maintenant les visages de mes agresseurs, des gnomes comme je le pensais et tel que je me l’imaginais, difforme, grossier, un rien de lourd dans ces corps trop étroits. Je me relevais et rechargeais mon Walther PPK, au cas où d’autres mauvaises surprises m’attendaient.

L’air se faisait lourd, oppressant, comprimant mes poumons, l’odeur du gaz, mêlé aux schistes, une odeur d’œufs pourris était fort désagréable. L’antre de Dante, ainsi je voyais l’enfer de cette rue. J’arrivais devant un grand bâtiment, des périptères de style grec ornaient la façade, l’entrée ressemblait à une porte-tambour toute vitrée sans aucuns styles définis et au-dessus des bucranes en granit reposaient comme des gardiens endormis.

Dans le reflet de la surface vitrée, je contemplais des néons qui illuminaient par intermittence la façade terne et sombre. Je me retournais, et je lus « Au sanctuaire – Ouvert 7 j/7 ». J’étais au bon endroit, il fallait que je reste sur mes gardes maintenant, la sensation de danger parcourait le long de mon corps comme si j’avais renversé du poil à gratter dans ma chemise.

Je poussais le tambour de la porte et suivait le mouvement rotatif, l’entrée était teintée de lumières orangées et d’une autre couleur qui s’approchait des jaunes boutons-d’or, la lumière diffusait sans être aveuglante, on ressentait une impression de bien-être, si je ne savais pas que j’étais dans l’antre de la Reine Noire. Un portier, derrière son comptoir, me souriait : « Monsieur désire ? » me lança-t-il d’un air solennel.

- Je viens voir la Reine Noire, je fis d’une certaine contenance. Sûr de mon destin et de mon avenir, il était impossible de reculer. Si proche du but et de ma destinée.
- Elle vous attend, cinquième étage, porte 569, couloir B. je le regardais et j’essayais de conserver une attitude métallique et de ne pas montrer mes émotions. De toute façon un assassin n’a plus d’affectivité à un moment donné. Juste la sensation de froidure qui coule dans les veines.

Décidément, rien ne m’étonnera dans cette cité. Je prenais l’ascenseur, j’appuyais sur le bouton du cinquième, et au moment où les portes se refermaient, une main féminine s’intercala dans l’entrebâillement, déclenchant par obstruction son ouverture.


- Ouf, il était plus que temps, me fit-elle en souriant. Vous allez au cinquième moi aussi. Vous n’êtes pas du quartier ?
- Non, en effet, je suis étranger à cette cité.

Elle appuya sur le bouton de fermeture des portes et se tournant vers le miroir, s’appliqua le stick de rouge-à-lèvre délicatement. Je la contemplais, il y avait un parfum délicat envoûtant de roses charnelles qui flottait dans la pièce exigüe de la cage d’ascenseur. Elle reclapa le stick dans son étui et le remit dans son sac.

- Je m’appelle Mathilda. Dit-elle en s’approchant de moi. Vous êtes venu pour moi, n’est-ce pas ?

Elle souriait comme si elle avait toujours su. Elle souriait comme si son destin funeste fut d’attendre cet instant. Et elle m’embrassa.

Je sentis la lame froide s’enfoncer dans mon flanc droit, un liquide chaud s’écoulait lentement, une liqueur de vie cramoisie rosissait ma chemise blanche. Elle s’écarta de moi, et pendant que je chutais lentement vers le sol, elle continuait à me parler « désolé que cela se passe ainsi, je vous trouvais intéressant pour un étranger. Mais jusqu’à présent, personne n’a réussi à m’assassiner. Et ce n’est pas ce soir que ce moment arrivera. »

L’ascenseur s’arrêta au cinquième, elle sortit et fit signe à deux gardes du corps. Malgré ma vue troublée, je me vis soulever du sol par des mains costauds, le souffle difficile. La douleur était vive. Je ressentis une dernière fois l’air vif du dehors lorsqu’ils ouvrirent la fenêtre. Puis le vide, quand ils me basculèrent par-dessus le parapet de la fenêtre.

Le froid de la mort m’accueillait sur le bitume. Dernier réceptacle de mon âme, insouciant des formes de vie autour de moi maintenant, inconscient d’un quelconque danger autour de ma carcasse écrasée qui jonchait sur le sol dès à présent.

Quand les crissements des roues d’une voiture au loin se firent plus bruyants, je revenais à moi. Ne vous l’avais-je pas annoncé que d’une glissade, pacifiquement, inexorablement, d’un pas mal assuré, je m’étais effondré sur le menton, de tout mon corps. A moitié assommé, la gravité pour unique amie.

Après tout, ce ne fut qu’un simple rêve. La réalité m’attend, je me relevais, balaya d’une main mon imperméable légèrement froissé. Et sorti le billet annoté, je relus les directives « assassiner le Comte Hectorien de Slavord, au club du Sanctuaire », je souris.

- Cher comte, une musique de chambre vous attend. Pensais-je en caressant mon Walther PPK et mon étui à violon.

Je m’éloignais dans les rues de Paris vers ma proie désignée. Le brouillard m’enveloppait à présent, j’avançais vers ma destinée de tueur à gage.

Hubert-Tadéo Félizé dans Littérature.
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