Sirap – Le violoniste - Partie I

Sirap – Le violoniste

Là, où j’arrive, tout est désolation. Je me remémorerais les premières notes de Carmina Burana. Pigalle, me voilà, « dans le bar tranquille de la rue des Martyrs ».La vie est une garce pour certains, « Of Dark Blood And ?!$**%# », la sœur Minuit arrive en blasphémant, et de ces ogives orgasmiques, je jouis de la nuit. Comme un chien d’une peluche, mordant de ses crocs acides et froids dans la chair meurtrie.

Il commence à neiger, des flocons d’un blanc duvet, tombent et recouvrent les trottoirs. Quelques frêles traces de pattes longeaient mes propres ébauches. Un corbin ou une corneille me suivait, étrange volatile qui m’était apparu. Je jouais pour lui, en entonnant quelques rimes de Corneille. Cela en valait le jeu, non ?

Puis, soudain, je me rappelais le poème d’Edgar Allan Poe « le corbeau », la douce aubade de folie du narrateur face à la perte de l’être aimée, et cet étranger de corbeau venu se perdre dans une chambre. Et si la scène se répétait, et si à nouveau le temps d’un instant comme d’une boucle refermée sur elle-même, l’espace temps n’avait plus de valeur, Je me retrouverais en mil huit cent quarante-cinq. Folie ! Ou pas.

Quand des coups de feu éclatent au coin d’une rue ténébreuse, d’une glissade, pacifiquement, inexorablement, d’un pas mal assuré, je m’effondre sur le menton, de tout mon corps. A moitié assommé, la gravité pour unique amie, je m’enfonçais dans le bitume qui ramollissait. Je traversais des tertres inconnus, jusqu’à présent, je m’enfonçais dans les sous-sols de Paris. Mes mains étaient les serrures de l’oubli. Mes mains étaient les clefs des secrets.

Je rencontrais d’étranges personnages, ubuesques. Tous ces gens étaient incommensurables grotesques, selon que je les toisais du regard de haut en bas ou de bas en haut. L’espace-temps n’avait plus d’espace que le nom. Le temps avait-il existé dans cet univers ? Je regarde ma montre gousset, le temps était figé, les aiguilles se celèrent. Plus de cliquetis, le silence a de pesant ce que le religieux est existentiel.

Je venais de franchir cette autre dimension sans à-coups, le vent soufflait à l’intérieur de la cité. Des calèches léchaient les abords des trottoirs, piétinant les pavés de leurs grandes roues de bois cerclées de fer. J’évitais à l’instant un étalon noir de Friesian. Un Hussard en falzar courait après l’étalon sauvage qui venait de se désangler.

Je m’engageais dorénavant dans ce monde méconnu aux lumières chatoyantes qui contrebalançaient avec le monde du dessus.

Paris n’était plus qu’un lointain souvenir, je m’approchais d’un panneau métropolitain, un plan surement. « Plan de Sirap », une transposition ? Du verlan ? Peu importe, je trouvais la situation cocasse.

Je contemplais les bâtiments autour de moi, il y avait quelque chose de surréel, aux premiers abords, je n’avais pas vu l’invraisemblable. « Mais, comment diable font-elles pour tenir sur leurs toits ?, abasourdi, je m’imaginais l’intérieur des appartements, des bureaux, quand, je me suis rendu compte que mes pas m’avait amené devant la façade d’un flûtiste. Je m’arrêtais, et je parcourais le nom de la devanture.

Un taxi-horloge venait d’arriver. Stupéfait, je regardai l’étrange attelage moitié homme moitié carrosse, accompagné de deux chevaux noirs, Il ressemblait à un centaure, un corps d’homme, sur un plateau à roues. Je n’arrivais pas à m’en faire une description plus précise. Quand une brume hivernale s’engouffra, au départ lentement, petit à petit, grignotant les rues une par une, les avalant sans aucuns désirs.

Le taxi-horloge cria à son tour « montez, dépêchez-vous ! Vous êtes en danger, les corbins noirs vont arriver. »

- Les corbins noirs ? Lui répondis-je.
- Ne cherchez pas à comprendre, montez à bord. Hurla-t-il.

La brume magistrale blafarde changea de couleur, son opacité grise, son éminence grisâtre vira vers les ténèbres, et soudain je les vis.

- Hua da, cria le cocher taxi-horloge, « plus vite mes gaillards, la poursuite s’engage, hua ! »

Un vol ténébreux de corbins s’abattait maintenant dans les ruelles adjacentes, je me retournais et je découvrais pour la première fois la menace de volatiles armées de rifles et de revolvers.

- Qu’est ce que c’est que ces drôles d’oiseaux ?
- Des Corbilleurs ! Des corbins mitrailleurs, la milice de nos villes. Dès qu’un étranger arrive, ils survolent de leurs ombres et se déploient sur la cité. Vous êtes en danger, vous n’avez pas les passe droits pour rester ici.
- Et alors ? Comment je fais pour repartir d’ici, de votre cité ? J’ai traversé le bitume de Paris, un tertre et de la terre, puis votre ciel étrange, si cramoisie. Et me voilà dans votre cité Sirap. C’est comme ça qu’elle se nomme, non ?
- Tout à fait, notre cité est vieille de plusieurs millénaires, Sirap la grande, elle s’étend du haut des cascades jusqu’au travers des champs de l’horizon pourpre. Je crois savoir qui pourrait vous trouver la solution pour repartir d’ici. Le Grand Chapouge.
- Le quoi ?
- Le Chapouge. Elle est la reine de Sirap. Vous verrez, un joli brin de fille. Hua da, Sobriquet. Hua da, Festin. 

Les corbilleurs se rapprochaient de plus en plus près du centaure taxi, je sentais leurs piaillements stridents, et les balles fusaient de toutes parts autour de moi et une volée de mitraille s’écrasa dans une devanture d’horlogerie. Ce fut une cacophonie des plus monstrueuses. Comme le semblant d’une représentation des chants grégoriens de Carl Orff, de son Carmina Burana, les chevaux se détachèrent de leurs rênes par la force enragée de la peur, retardant le temps d’un instant les corbilleurs poursuiveurs.

Ce laps de temps gagné, nous permit de nous enfoncer sous un porche sombre. Il y avait de vieilles affiches d’une femme d’une beauté radieuse et d’une personnalité rayonnante. Une femme qui exulte la gente masculine par une grâce féminine jusque là inconnue. Et cela juste par le biais d’une affiche, j’étais devenu fou d’amour au regard porté aux affiches.

- Cessez de contempler ces affiches, jeune homme. Beaucoup de gens sont morts pour elles. Il y a une magie démesurée qui demeure dans ces vieilleries d’un autre âge. Venez, suivez-moi, nous allons grimper aux étages.

Il tira sur ses bras comme s’il voulait s’arracher de la base de la plateforme. Son corps de centaure se détachait de la plateforme, il chu sur le sol, fatigué par un tel effort inconcevable.

- Qu’il est toujours douloureux de s’arracher du taxi, vous ne savez pas, vous ne pouvez pas comprendre. C’est comme mourir et naitre en même temps. Reprenant son souffle, il continua « il faut patienter quelques minutes, le temps que la partie manquante de mon corps pousse, vous comprenez pourquoi je parlais de naissance ? »

L’inconcevable spectacle qui s’offrait à mes yeux ébahis, du tronc manquant, poussait le reste du corps, l’arrière train d’un étalon au poil lustré et noir comme l’ébène, les pattes encore frêle, il se remit sur ses quatre jambes.

- Qu’est ce que c’est douloureux, j’ai beau être habitué à ces renaissances. Allons, venez maintenant, allons la voir.

Je le suivais pendant qu’il grimpait l’escalier de service du bâtiment. Je discernais les caméras à différents coins des halls et des corridors que nous longions, une lumière rouge clignotait, « aucun doute, nous sommes filmés, les moindres faits et gestes sont scrutés par des yeux inconnus. », pensais-je. 

Soudain, au détour d’un angle droit, des hommes étranges surgirent, armés de kalachnikov et de Beretta. Ils étaient étranges, les corps étaient surmontaient de mains armées, des yeux au bout des doigts.

- Des hommes-de-main, attention, ils ne nous ont pas vu, cachons nous là dans ce débarras. Me chuchota le Centaure.

Nous nous glissâmes dans la pièce exigüe, et nous regardâmes les hommes-de-main traverser le corridor. Ils passèrent devant nous, sans se rendre compte de notre présence. Si, seulement si, je n’avais pas marché sur une clef musicale de sonorité Fa qui gisait sur le sol.

- Oh la, messire, vous m’écrasez la tête d’Ut ! Cria-t-il sans ménagement. Et il se sauva au travers l’ouverture de la porte, se faufilant entre les jambes des hommes-de-main.
- Qu’est-ce donc ? S’écria un des hommes armés. Et se retournant vers la porte entrebâillée, il nous vit. « Ils sont là », s’écria-t-il à nouveau de sa voix perçante.

Je sortis mon violon et mon Walter PPK, de la main gauche, je jouais la « danse macabre » de Saint-Saëns et tira à la volée avec mon Walter. Les hommes-de-main tombaient un par un. L’exécutif du plomb dans leurs cervelles de mains faisait éclater la chair et leurs yeux globuleux, le sang jaillissait et éclaboussait les parois des corridors. Dessinant des arabesques d’une grande beauté pourpre et cramoisie, annotaient des partitions musicales imaginaires sur les murs délavés.

- Je n’ai jamais vu quelqu’un abattre de cette façon, des hommes-de-main. Me dit-il, suivez-moi, nous avons encore une petite distance à parcourir, il ne faudrait pas que ce vacarme ait alerté les Gardiens-du-temps.
- Les Gardiens-du-temps ? Qu’est-ce donc cela encore ! Répondis-je étonné et subjugué.
- Les Gardiens-du-temps sont des tueurs de la Reine Mathilda, la Reine Noire. Elle sévit dans les bas quartiers de la cité de Sirap et veut s’approprier notre capitale. Elle espère mettre la ville à feu et à sang, déversant ses fûts d’alcools frelatés d’Absinthes et sa drogue, le Mescaliton. Venez, le temps nous presse, tout est question de temps. Regardez la pendule murale, les aiguilles ont commencé à reculer, ils vont bientôt arriver. Dépêchons-nous. Dit-il.

Nous nous précipitâmes vers la porte 215, et il tourna la poignée, le Centaure écarta la porte pour me laisser entrer dans la pièce légèrement obscure. Au bout trois ascenseurs, le premier indiquait « vers le bas », le second « vers le haut », le troisième, « en arrière toute ».

- Prenez celui de droite, « en arrière toute », nous allons changer de bâtiments. Dépêchez-vous, je les vois sortir de l’escalier principal. 

Je me retournais, tout en m’engouffrant dans l’étrange ascenseur sans boutons. Et je les aperçus. Sur leurs épaules se tenaient comme des coucous Suisses, dans leurs mains des armes inconnues à aiguilles. En nous voyant, ils firent feu dans notre direction, les aiguilles s’envolèrent et des ailes d’argent se déployèrent.

[à suivre]

Hubert-Tadéo Félizé dans Littérature.
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