Tableau de gueules

Il existe un pays de douces montagnes coiffées de buissons verts et d'arbres à foison. Aux quelques endroits laissés chastement dénudés, on peut apercevoir une roche d'un ocre chatoyant qui pointe le bout de son nez, timidement, comme si la terre elle-même essayait pour la première fois une robe somptueuse et flamboyante, mais avait peur de paraître ridicule.  Alors, maladroitement, elle montre des bouts d’étoffe  taillés de façon incongrue. Ici une épaule rondelette, là un genou tordu, le tout gardé jalousement par ce duvet verdoyant qui grouille de vie.

Oh ce ne sont pas des loups qui rodent dans ces fières collines non, rien de plus méchant que la tendre chèvre s’abreuvant de l’eau fraîche qui bondit inlassablement, avant de se jeter dans un des nombreux lacs paisibles où jouent ensemble chevesnes, sandres et tanches. Tout le paysage est animé par une multitude de papillons tachetés des couleurs les plus joyeuses qui soient, et qui virevoltent, insouciants, entre les arbres biscornus qui semblent s’être faits petits pour ne pas ridiculiser les collines qui les nourrissent. Tel l’enfant qui découvre son pied pour tâter la température de l’onde, ces montagnes ne dévoilent réellement leur roche que pour doucement se plonger dans une mer d‘un bleu éclatant et pur, qui ne se met jamais en colère.

Vierge de toute ville et de toute pollution, ce pays voit passer quelques voyageurs et marchands qui s’abreuvent avidement de ces couleurs merveilleuses le jour, pour se retrouver le soir au relais et jouer aux cartes ou fumer la pipe dans la nuit toute l’année clémente.

Mais vient l’été.

Et le soleil, l’astre qui donne la vie partout en ce monde, vient ici réclamer son dû. C’est aux alentours du solstice qu’un matin il se lève et impose sa tyrannie, sans concéder de moratoire. Il frappe tout de son poing infernal, et le paysage semble se couvrir d’un sinistre voile de feu. La végétation se transforme en un maquis desséché qui n’offre aucune zone d’ombre, afin de mieux s’abreuver de la sueur qui tombe du front brûlé des voyageurs.

Les arbres, nains difformes qui se nourrissent de la poussière qui tapisse les rochers, offrent une ombre squelettique et narquoise à l’homme qui ne peut jamais réellement s’y dérober du soleil. La roche ciselée et martelée de façon chaotique domine alors sévèrement les chemins de pierres brûlantes, couleur de sang, que les reptiles eux-mêmes évitent de peur de s’y dessécher vivants. Seuls à survivre dans cet enfer, ils se cachent dans les buissons, et fuient avec les criquets l’approche pesante de l’homme qui se tord les chevilles et manque mille fois de choir dans la caillasse traîtresse qui roule sous ses pieds.

Ployant sous le poids de son sac, respirant bruyamment la poussière pourpre et l’air lourd et brûlant, le voyageur s’agenouille lourdement en regardant les rochers nus qui recueillaient autrefois sources et lacs, et qui ne sont plus que les tertres des poissons dont les squelettes jaunissent au soleil. Et la vase grisâtre, déjà sèche et morcelée, se répand aux alentours avec le vent de fournaise. Au début du mois de juillet, on peut encore trouver une marre croupie, vestige d’une rivière luxuriante. A son bord, les os d’un bouc qui a préféré se laisser mourir de soif plutôt que de boire l’eau viciée, infestée de larves de moustique dont les dernières heures sont comptées par le soleil goguenard qui pompe le point d’eau, vestige condamné d’un paradis disparu. Alors l’homme regarde cette mer d’huile qui se joue de lui. L’eau est limpide et d’étend à perte de vue. Mais elle regorge de sel à la saturation, et y tremper ses lèves ne ferait que brûler la langue devenue râpeuse du malheureux.

Sous cette chaleur, les montées semblent interminables, et pourtant les cols rabotés sont si bas que l’air n’y est guère plus frais que dans les ravins. Alors il faut se résoudre à descendre le versant, à travers épineux et pierriers, en luttant à chaque instant pour ne pas se rompre le cou.

Mais les seigneurs du massif, ce sont les cigales. Toujours invisibles, elles sont pourtant omniprésentes, et par milliers elles déploient leur rire crissant et assourdissant. Partout où on va, c’est le seul son audible qui accompagne telle une cours infernale le lever du tyran, et qui n'a de cesse jusqu'a son coucher. Le martèlement incessant vrille les tympans et pénètre au cœur du crâne, et plus d’un homme assoiffé a pleuré les dernières gouttes d’eau de son corps en finissant par être persuadé qu’il entendait le rire sadique d’une ronde de squelettes narquois qui se moquaient de son sort.

Parfois la nuit, le vent sifflant apporte un orage qui préfère embraser un fourré au lieu d’abreuver la région. Alors, à grand galop, les chevaux ardents consument des montages entières et emportent ceux qui croyaient avoir trouvé refuge dans un relais abandonné.

Gnou dans Littérature.
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