TOUDA : 15 ANS, MERE CELIBATAIRE

TOUDA : 15 ANS, MERE CELIBATAIRE

Je suis TOUDA, une feuille de laurier, que l’automne à extirper de sa branche. Je moisie sur cette terre inhospitalière, la boue me maintient solidement au sol et scelle cette alliance entre l’immorale, la dépravation et la pureté. Je vogue au gré du vent, épandant ma haine et mon animosité, sur le sol, bourgeonnent les fleurs du mal. Je suis un électron libre. Je ne suis ni vedette, ni artiste ni politicienne, je suis simplement une domestique, originaire de la région d’AZROU au milieu du moyen Atlas. La zone recèle une nature luxuriante féerique mais rustique et perfide. Toute la beauté des montagnes enneigées et les délicieuses senteurs, ne peuvent ostraciser la rudesse et l’inhospitalité de ce milieu acide.  Seul baume, la population, avenante est d’un abord accueillant. Pétrie de cette terre généreuse, elle se partage des valeurs de noblesse et d’oblativité, héritage ancestral qui se transmet depuis la nuit des temps dans ce beau pays Amazigh.

 

Le soleil se cachait derrière la montagne, lorsque je rentrais épuisée à notre chaumière. J’ai enfermée dans l’étable nos deux vaches, quatre brebis et deux chèvres. C’était notre unique fortune. Mon père décédé l’an dernier était criblé de dettes. Notre terre hypothéquée a été vendue aux enchères pour payer les créanciers. Le chien squelettique, dont le pelage est infesté de tiques et de puces, mettait toute son énergie pour aboyer comme un vrai chien. Nous étions une famille insulaire qui à échappée à la civilisation. 

 Ma mère, une créature frêle, flegmatique et souffrante d’une atonie chronique suite à une tuberculose mal soignée. Ses yeux ternes ont perdus tout éclat, son visage n’a plus d’expression, le relief très accentué de ses joues lui donnait l’air d’un personnage sorti d’un film d’épouvante. Elle  arbore un tatouage grossier au cou et au menton. La callosité de ses mains les rend insensibles.  Mon petit frère MOHA toujours agrippé à ses jupons, avait 2 ans, le crane rasé, sa morve pend éternellement de son nez, devant son impassibilité, les mouches butinent avec voracité le filon verdâtre. Nullement gêné, il continue à mâcher son morceau de pain. L’hygiène était un souci périphérique, nous manquions de tout : ni eau courante, rarement du savon. Il faut attendre des jours cléments, lorsque le ciel est moins capricieux pour se permettre une douche. Notre chaumine, oubliée au flanc d’une colline, ploie sous le poids de la toiture que la rosée du matin à mouiller. La paroi interne était couverte d’un revêtement en plastique monté d’un tissu fleuri. Au centre, un brasero incandescent, une bouilloire en ébullition lâche un mince filament de vapeur. Le parterre était couvert d’une épaisse pellicule de formica. Nos couches sont disposées sur un éperon à l’opposé de la porte, de l’autre coté les ustensiles de cuisine dans un ordre parfait exposés sur une étagère. Un grand coffret en bois servait à conserver nos provisions essentielles, sucre, thé, café et des gâteaux destinés pour une éventuelle et hypothétique réception.

Un jour de printemps, au souk hebdomadaire, ma mère faisait ses courses avec mon frère sur le dos lorsqu’une tante éloignée la prenait par le bras :

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Bonjour IZZA, comment vas-tu ma chérie ? Qu’est ce que tu deviens après la disparition du regretté HAMMOU ?
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Je vais très bien, Dieu nous comble de sa mansuétude,
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Que devient TOUDA ? Je ne la vois pas avec toi ?
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Elle garde le bétail au pâturage,
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Honte à toi IZZA, une belle fille comme la tienne mérite mieux. Demain je passerai chez toi, si tu es libre,
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C’est un immense plaisir de te recevoir. Donc à demain ITTOU.
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Tante ITTOU, était une femme corpulente qui arrive à peine à se contenir dans sa jallaba. Ses parties charnues sont mises en relief de manière abjecte et insolente. Qu’importe ITTOU était l’exemple de la femme qui a réussie dans la vie. Sollicitée par les habitants du Douar pour le placement de leurs fillettes comme domestiques. Elle était vénérée comme une déesse, elle symbolise richesse et luxure. Elle venait de manière sporadique pour rabattre de la chair à lessive. Sur son menton d’affreuses stigmates, vestiges de mutilations visant à dépigmenter la peau de son tatouage. Les poignets de ses mains étaient entaillés aussi d’une manière disgracieuse sans pourtant enlever entièrement l’indélébile tatouage.

J’étais heureuse, ma mère a mit ses oripeaux, elle a passée du khol dans ses yeux abandonnés par leurs cils, un léger parfum de lavande se dégageait d’elle.  Mon petit frère avait le visage propre, son amulette pendait nonchalamment sur sa poitrine. J’ai mis une robe dont j’ignorais l’existence, elle était grande et je paraissais si frêle, si insignifiante dans l’immensité de cette robe. Vers 11 heures, tante ITTOU se présenta à la porte. Ma mère la recevait avec une convivialité déconcertante. Je préparais le thé, ma mère absorbée par la discussion avec notre invitée, et mon frère enchainé par la taille, au pied de ma mère trouvait sa mobilité réduite. Les senteurs délicieuses qui s’échappaient du tajine que ma mère avait préparée en l’honneur de ma tante, chatouillaient délicieusement mes narines. J’arrivais à distinguer la présence de la viande rien qu’en humant les émanations dégagées par le tajine. On mangeait rarement la viande. Sa saveur, que j’essaie souvent d’immortaliser sur ma langue, n’avait pas d’équivalent dans le monde des sensations. J’ai débarrassée la table avec doigtée et élégance, sous le regard insolent de ITTOU. Devant notre porte, une meute de chiens excités attendaient impatiemment leur part du festin.  

 

Ma mère m’invita à les rejoindre, son regard était prodrome d’une décision capitale. Tante ITTOU me fixant dans les yeux me disait :

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TOUDA, ma fille tu n’es plus jeune, ta vie dans ce coin perdu ne te servira à rien, ni a ta famille. J’ai  un emploi de domestique pour toi à Casablanca. Tu seras payée 500 dhs le mois, nourrie, logée et blanchie. Qu’est ce que tu en penses ?
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Je fixais toujours le sol, mon cerveau ankylosé et incapable d’émettre la moindre réflexion. Je regardais ma mère dans les yeux à la recherche d’un port ou je pouvais accoster après une proposition houleuse. Ces yeux étaient un océan déchainé, les écumes d’amertume obstruaient l’horizon. J’étais libérée du champ gravitationnel de ma mère, je suis devenue une comète qui navigue dans l’espace sidéral. Enfin je pouvais décider de mon sort.  Sans attendre la réaction de ma mère j’ai dis oui.

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Tu as fais le bon choix ma fille, fais tes bagages, demain matin je passerai te prendre.
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La nuit, le sommeil à déserté mes yeux, ma mère sanglotais en silence. Je m’abandonnais à un rêve qui m’arrachait à ce lieu sinistre et misérable.  Casablanca, une symphonie de mouvements et  sons qui se combinent avec grâce, dans un mélange de pureté et de crasse. La ville lumière, féconde et vitalise les êtres en quête d’espoir et de considération. Demain, une nouvelle page prometteuse de ma vie s’ouvrira, mon futur vaincra inexorablement mon destin lugubre. Le coq annonçait avec impétuosité la levée du jour.

L’autocar, qui avait connu des moments de gloire, progressait laborieusement sur l’asphalte dégradé, les voyageurs étaient de conditions modestes, l’air devenait insalubre et délétère.  Le vagissement percutant des bébés dans un élan solidaire entre eux, combiné avec le bruit assourdissant du moteur, crevaient nos tympans. La pollution sonore était à son paroxysme. A l’horizon un minaret majestueux touchait les nuages, tante ITTOU, m’expliquait avec assurance que c’était la Mosquée Hassan II. Arrivées à la gare routière Oulad Ziane, nous sommes assaillies par une nués de mendiants, exhibant leurs infirmités, les marchants d’œufs durs, de fruits secs. J’étais fascinée par cette marée humaine qui ruisselle entre les autocars disposés en ordre sur le parking.

Tante ITTOU, habitait une maison sordide que deux autres familles partagent. Sa chambre était bien ordonnée, meublée avec un air de compagne ; sans ouverture, elle sentait le moisi. Pour satisfaire un besoin naturel il fallait être sur que le bloc sanitaire était vacant, car avec la cuisine, ils sont parties communes entre les colocataires. Tante ITTOU était charismatique, ses voisines avaient du respect pour elle. Elles étaient toutes jeunes, mais abimées par le nombre astronomique de procréation. J’avais hâte de quitter ce lieu maudit, le vacarme assourdissant et intarissable des enfants fait de cette demeure la maison d’épouvante et du supplice. Mon calvaire prendra fin demain, tante ITTOU, m’a demandée de faire mes bagages, dans l’après midi nous irons chez mes employeurs. J’avais un pincement au cœur et un nœud au ventre. Demain sera un tournant décisif dans ma vie.

Devant la porte en bois massif, mon ballot sous le bras, mes jambes flageolantes, j’entendais les pas ce précipiter, une femme jeune vient nous ouvrir. Elle embrassa chaleureusement tante ITTOU, sans le moindre regard dans ma direction. Elles parlaient avec une voix inaudible. La dame a remis quelques billets à ma tante. Tante ITTOU avec un air révérencieux et théâtral me demanda de baiser la main de ma maitresse. Hypnotisée, diluée dans un magma de peur et de perdition, j’exécute machinalement ce geste de soumission et de vassalité.  Ma maitresse me tendait avec grâce sa main manucurée, avec une alliance incrustée de pierres précieuses. Elle retirait avec mépris mon foulard, et commençait une minutieuse investigation dans mon cuir chevelue à la recherche                 d’éventuels poux. Deux petites tètes espiègles nous observaient avec curiosité derrière une armoire. La dame que je devais appeler LALA IBTISSAM, me prenais par l’épaule et me dirigea vers la douche. J’étais ébahie par ce luxe, que même dans mes rêves, je ne pouvais imaginer. Elle avait prévue un trousseau pour moi.  Je me suis déshabillée, avec sa voix mielleuse elle pilotait mes gestes. Chaque fois qu’une goutte d’eau tombait par terre, son visage devient livide ses yeux incandescent, et sa voix stridente, elle murmurait des injures incompréhensibles dans une langue étrange. J’avais peur je voulais en finir avec cette torture aquatique. Ma robe, mon seul bien précieux, gisait au sol. LALA IBTISSAM a pris un ciseau, mon cœur battait fort, sans scrupule elle prit mes cheveux et coupa au niveau de la nuque. Mes larmes coulaient brulantes sur mes joues. Je me sentais nue.

Elle me demanda de la suivre pour une visite des lieux. La maison n’était pas spacieuse. L’agencement était parfait, l’ameublement raffiné et stylé. La cuisine était d’une propreté étincelante. Ma maitresse ouvrit un casier et retira un ballot composé d’une éponge fine et d’une couverture usée, elle me montra un réduit entre le frigo et la machine à laver :

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C’est là ou tu vas désormais passer la nuit. Ici le réveil est à 6 heures, je ne tolère aucun retard. Les enfants doivent partir tôt à l’école.
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Mes employeurs, était une famille jeune, avec deux fillettes de 4 et 6 ans. LALA IBTISSAM était employée de banque, son époux sidi Omar chirurgien dentiste. Ils habitaient au quartier 2 Mars. Mon apprentissage a nécessité des efforts surhumains de ma part. Faire de moi une domestique était un projet mirobolant. J’avais 12 ans, chétive, le corps plat et analphabète, j’étais propulsée dans un univers qui n’est pas le mien. Je restais enfermée dans la cuisine, il m’était défendu de jouer avec les filles, le balcon qui servait aussi de débarras, était ma seule ouverture sur le monde extérieur. Mon esprit jouissait d’une totale liberté, il survolait le monde sans restriction, alors que mon corps restait prisonnier dans cette cuisine. 

Tante ITTOU, venait me rendre visite chaque trimestre, j’ai su plus tard que c’était pour récupérer ma paie, elle prélevait frauduleusement une dime et envoyait le reste à ma mère. Les mois se sont écoulés, mes connaissances culinaires se sont améliorées, je repoussais les frontières que ma maitresse m’avait tracée. Je pouvais désormais monter à la terrasse pour étendre le linge. C’est la ou j’ai fais la rencontre de YAMNA, domestique elle aussi chez des voisins. C’était une jeune fille d’une vingtaine d’années, originaire de la banlieue de Casablanca.  Elle est dans le métier depuis 5 ans,  à l’issu du décès de sa mère. J’étais impressionnée par sa forte personnalité son charisme et son franc parler. Elle ne se rappelle plus le nombre d’employeurs qu’elle a servis. Elle a été marquée par son service dans un salon de coiffure pour femmes. Ce qu’elle me racontait je pensais que c’était de simples fabulations. Ma petite tête n’arrivait pas à gober ses histoires. Le salon en question était le port ou viennent s’échouer toutes les valeurs. Elle me montra des photos d’une extrême indécence. Des scènes d’orgies de femmes dans des positions immorales avec des étrangers venant de l’Est. YAMNA s’occupait uniquement du ménage, mais parfois peut se convertir en danseuse orientale. Elle a appris à fumer, boire et voler. Lors d’une soirée bien arrosée, la passion l’a emporté sur la raison, le vin coulait à flot,  Bacchus, veillait avec bienveillance. La musique endiablée, la fumée suffocante du narghilé, les démons ont envahis les corps, qui baignent dans une béatitude infinie. YAMNA, a brisée cette nuit les chaines des interdits, les frontières de la moralité ont été franchit, dans un état d’ébriété elle se retrouve dans les bras d’un vieux type, la peau desséchée,  une haleine pestilentielle, le crane dégarni, il était à l’antipode du prince charmant qui sommeillait en elle. Elle s’est réveillé femme. Ce ménage n’a pas trop duré, une descente de police a mis fin à cette activité. Elle a écopée d’une peine de prison avec sursis. YAMNA était une balise dans ma vie, elle m’a fait découvrir le monde,  ma puissance, et mon corps.

LALA IBTISSAM me demanda de préparer un lit pour son neveu REDA qui viendra s’installer à la maison pour suivre des études en médecine.  C’était un jeune garçon charmant avec une barbe naissante, jovial et plein de vie. Sa présence a mis du piment dans la morosité installée dans la maison. Un soir j’ai senti un liquide visqueux et tiède fuitait entre mes jambes. C’était du sang. Mon Dieu que m’arrive t-il ? Ma main tremblante était ensanglantée. J’ai pensée  à ma mère, si elle était là j’aurais moins de soucis à me faire. Je suis allée me confier à ma maitresse. Elle m’a expliqué que c’était normal et que je suis pubère.  YAMNA était plus expressive, elle me faisait savoir que désormais, j’étais prête pour faire le bonheur d’un homme. Ma poitrine prenait une dimension respectable, la chenille se transforme en papillon. Elle m’apprenait l’art de la séduction, la sensualité sans verser dans la provocation, surtout préserver la rose. Je sentais la métamorphose se produire, ma maitresse aussi. Elle m’a obligée de mettre des habits larges pour éclipser la femme en moi. Elle m’a aussi mise en garde contre toute familiarité avec REDA.

REDA, était le rayon de lumière qui a  éclairé ma vie dans cet univers hostile. Il me ramenait des barres de chocolat en cachette et me parlait avec un langage envoutant et inhibant. Il venait parfois à la maison avant l’arrivée de ma maitresse, il restait avec moi dans la cuisine, il me racontait de belles choses, j’étais éblouie captivée par son éloquence, ses yeux me dénudait, je sentais le brasier qui s’enflammait en lui. Je voulais quittée la cuisine lorsqu’il prenait délicatement ma main, me tira vers lui. La terre s’est arrêtée de tourner, une pluie d’étoiles multicolores inondait notre univers, je me débattais, je tremblais, le fauve était en furie. Ma rose est souillée. Je suis devenue FEMME.

J’ai pleurée toute la nuit. Le matin je suis allée voir YAMNA, je lui ai racontée ma mésaventure.  Elle m’a prit dans ses bras, mes larmes coulaient à volonté.

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Tu vas parler à ta maitresse maintenant, le gars ne va pas s’en tirer comme ca. Il doit réparer sa faute. D’ailleurs tu es mineure. Ne cède pas, n’accepte aucune compensation. C’est clair ?
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Mon Dieu, le torrent m’emporte vers le monde des égarés, charriée avec les épaves éventrées,  je m’agrippais avec l’énergie du désespoir aux brindilles flottants. Mon affliction démesurée a extirpé  mon enfance et a oblitéré mes rêves. Mon corps est devenu creux, mon âme un désert, mon ensemble une loque. Je suis un amas de cendre dans une jarre  funéraire. Je ravalais mon secret, malgré l’insistance de YAMNA. Les jours passaient péniblement, mon humeur irascible, les nausées récurrentes ont éveillées les soupçons de ma maitresse.  Elle se faufila derrière mois dans la salle de bain et ferma la porte. Son regard médusé et incandescent  figeait mon sang. J’avais peur.

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Dis moi que t’arrive t-il ? vociféra t-elle ;
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Je tremblais, le sol se dérobait sous mes pieds. Je me suis enfermée dans ma coquille. Elle me secouait brutalement, lorsque ma tête cogna avec violence le coin du mur. Une giclée puissante de sang se répanda sur le mur. Ma maitresse cria si fort que son mari   defensa la porte, et se trouva devant le spectacle ahurissant, je me suis évanouie.  A mon réveil, j’étais allongée sur un lit d’hôpital. Une odeur fétide planait dans la salle, une vielle dame, trainant un chariot de soins complètement rouillé, se positionna devant mon lit pour prendre ma tension artérielle, à l’extérieur ma maitresse, son mari et tante ITTOU. Ils parlaient avec véhémence d’une voix basse et inaudible. Une jeune femme, le stéthoscope autour du cou, se pencha sur ma plaie. L’infirmière lui parla à l’oreille, le médecin sidérée, m’interrogeât :

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Depuis quand tu n’as plus tes règles ?
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Je suis restée coite. Les tentatives d’intimidation restaient inopérantes. Devant mon mutisme on soignait ma plaie et on me congédiait. Soutenue par tante ITTOU, je me dirigeais vers la voiture. Blottie contre la poitrine généreuse de ma tante, ma douleur solitaire s’accentuait avec chaque secousse. Arrivés à la maison un silence perfide régnait. REDA n’est plus là. Ses livres, ses affaires se sont volatilisés. LALA IBTISSAM, m’implora de lui dire la vérité. J’ai déballée mon histoire rapidement, pour évacuer ce cauchemar. Je me sentais soulagée, je ne suis plus seule à supporter ce lourd secret, mes employeurs ont chuté de leur piédestal. Je n’ai jamais imaginée voir ma maitresse angoissée et anxieuse,  un état de paix interne me submergea, enfin j’ai eue ma revanche, mais au prix de l’agonie de mon âme. La nuit, recroquevillée sur mon matelas, j’essayais  de retenir mon esprit qui cherchait à fuir le réel vers un monde plus clément plus juste. Une parenthèse se ferme dans ma vie, une autre s’ouvre. L’horizon est obstrué par un suaire noir noyé dans l’opprobre, aucune lueur d’espoir ne filtrait.  Tante ITTOU, réunie avec mes employeurs au salon, cherchaient une solution qui pourrait étouffer le scandale sans trop de dégâts pour le jeune REDA. Tôt le matin on m’emmène voir un gynécologue réputé faire des avortements clandestins. Il a refusé gentiment de m’avorter en raison des risques encourus. Ma maitresse se trouvait acculée au mur. Tante ITTOU,  saisit cette opportunité pour proposer ses services contre une compensation respectable.  Mon destin se décidait ailleurs, j’étais dématérialisée, évaporée seul mon ombre flottait. Mon MOI était phagocyté par le démon de la cupidité en la personne de ITTOU. Je suis devenue l’otage d’une machination qui vise à soustraire le neveu de la maitresse des affres d’une situation tragique. Moi l’orpheline, la vulnérable, la chose, je dois subir les avanies d’une société schizophrène et intolérante.

Tante ITTOU était chargée de m’héberger jusqu'à ma délivrance. Ma pauvre mère que je n’ai pas revue depuis mon départ n’était au courant de rien.  Elle était fière de moi. J’ai pliée l’échine devant  l’oppression d’ITTOU, son arrogance et sa condescendance ont tués mon humanité. Je suis devenue son esclave, elle me confiait les travaux ménagers avec un régime soutenu. Ma seule consolation se limite aux rares moments que je partageais avec les enfants des colocataires. Je revivais mon enfance spoliée. Notre voisine M’BARKA, une jeune femme abimée par les nombreuses portées, d’une extrême bonté, me portait dans son cœur.  Elle a remarquée la croissance de mon ventre, son regard était révélateur, elle compatissait  avec ma mésaventure. Elle me préparait en cachète des plats succulents, pour me donner les forces nécessaires à ma gestation. Ma grossesse est arrivée à terme. ITTOU a programmer mon accouchement chez une dame dans le quartier  de LISSASFA, a l’orée de la ville. Avec les premières contractions, ITTOU paniquée, mettait avec nervosité mes affaires dans un sac, me lançait à la figure ma jellaba, me demandait de me dépêcher pour sortir. Le taxi nous déposait dans un quartier en marge de la civilisation. Des jeunes désœuvrés à la mine peu recommandable, nous épiaient avec curiosité. Nous pressions le pas, dans une dédalle de ruelles sans harmonie et d’une insalubrité criante. Devant une maison hideuse, ITTOU, frappa à la porte faite de tôle et de bois. Une vieille femme octogénaire voilée et édentée nous ouvrait la porte. Une odeur fétide empestait. Nous la suivions à travers un couloir mal éclairé. J’entendais des bruits étouffés dans les chambres. La vieille nous indiqua la chambre ou je vais séjourner. C’était un taudis. Une ampoule pendait du plafond noircis par la suie. Les murs badigeonnés à la chaux, teintée avec une couleur bleue, présentaient des fissures profondes. Posé à même le sol, un matelas famélique, avec des couvertures en lambeaux et un oreiller crasseux, me servira de lit durant mon séjour. ITTOU, me fila quelques billets et s’éclipsa dans le couloir. A partir de ma chambre j’entendais des gémissements de douleur et des cris d’enfants. Le soir, une jeune femme est venue me rendre visite. Elle était livide, son visage dissimulait une immense tristesse derrière un sourire révérencieux. Elle s’appelait NAJIA, la trentaine, une tête bien faite. Sa robe de chambre était maculée de sang. Elle me faisait savoir qu’elle vient de vêler il y’a 4 jours. Elle était fiévreuse, son corps tremblait son front perlé de sueur, elle me parlait d’une voix entrecoupée pour me mettre au parfum. La maison est tenue par une ancienne maquerelle. Elle héberge les filles ayant une grossesse extra conjugale. Elle assure l’accouchement dans la discrétion totale. Elle emploie une sage femme qui travaille dans un hôpital publique, d’ailleurs les flacons, les champs opératoires, les draps et les instruments chirurgicaux portent tous le sigle du ministère de la santé. NAJIA, originaire de Kenitra. Issue d’une famille moyenne,  est venue à Casablanca pour suivre ses études dans une école privée. Elle louait un studio avec d’autres filles à Maarif. Diluée dans cette masse jeune, vivante et débridée, elle menait une vie libidineuse, sensuelle et dissolue. Les boites de nuit d’AIN DIAB, sont devenues son lieu de dévotion. Elle changeait de partenaires au gré des nuits épaisses ou les démons charnels sont libérés. Malgré les précautions prises elle tomba enceinte. Les colonnes de l’Olympe se sont effondrées sur sa tête. L’ivresse des joies illicites à fait place à une descente aux enfers. Elle échoit comme nombreuses dans ce vêlage.

Des douleurs récurrentes envahissaient mon corps flasque. Un écoulement de liquide s’infiltrait entre mes jambes, je croyais que mon heure est arrivée. HAJJA, la tenancière est venue s’enquérir son mon état. C’était une femme qui a connue des moments de gloire. Sa beauté peu commune est demeurée malgré son âge invincible devant les vicissitudes du temps. Suivie de la sage femme, reconnue à sa blouse blanche et sa sacoche. Elle me demanda de m’allonger et d’écarter les jambes. Elle a introduit ses doigts gantés dans mon intimité. J’ai sentie que je suis de nouveau violée. Elle m’a dit que je dois me préparer pour accoucher, mon col est assez dilaté. Les contractions devenaient plus pressentes NAJIA est venue me soutenir. La sage femme revenait souvent voir l’évolution du « travail ». Vers 2 H du matin dans des douleurs atroces, mon bébé amorça sa venue dans ce monde. C’était un beau garçon. J’étais indifférente à ce bout de chair que j’ai hébergée pendant des mois en moi. J’avais moi aussi les mêmes besoins que lui.  J’avais besoin qu’on s’occupe de moi. Je voyais cette copie de moi, marquée au fer du malheur, crier, se débattre pour une tétée. NAJIA m’a été d’un grand secours. Elle m’a appris comment faire. ITTOU est venue me voir. Elle m’a ramenée un sac plein de lingerie pour bébé, de couches, de biberons  et un bon poulet beldi rôti.  Elle m’a obligée à manger pour reprendre des forces.

HAJJA est venue me voir après une semaine :

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TOUDA ma fille je serais franche avec toi, une fille de ton âge est incapable d’élever un enfant toute seule. Je te propose de le remettre à une famille contre bien sur une forte rémunération. Je te laisse réfléchir et j’attends une réponse pour demain.
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  NAJIA, est venue me consoler. Elle essayait d’influencer ma décision. Elle m’a fait savoir qu’elle a vendue sa fille pour un respectable pactole. C’était hors de question que j’abandonne mon enfant. C’est le seul bien que je possède dans ce monde. Je vais le garder, le défendre et réaliser a travers lui mes rêves. HAJJA est revenue à l’assaut, vainement. ITTOU est venue me récupérer. Je me suis installée chez elle. Elever un bébé n’est pas chose facile. Mais je devais relever le défi. Je me bâterai pour  cet enfant, je ferai de lui ma raison d’être. Je suis capable de labourer le désert pour lui. Je vais contrarier ce destin qui s’est acharné sur moi depuis ma naissance. ITTOU me faisait savoir que la charge était lourde et que je devrais me débrouiller pour subvenir à mes besoins. Je savais tacitement qu’elle déplumait mes ex-employeurs. Mais bon, elle m’assurait le gite, le reste je me débrouillerais. Je suis allée chez YAMNA, pour lui demander de l’aide. Elle était ravie de me revoir. Je lui ai raconté mon calvaire. Elle m’avait promis de me placer chez des coopérants français qui payaient bien et tôleraient la présence de mon enfant. J’étais folle de joie, enfin une porte salvatrice qui s’ouvre. La barrière linguistique était un handicap majeur. Je me suis retrouvée sans emploi, un enfant dans les bras. J’ai décidée de faire la manche. J’ai repérée une mosquée loin de la maison d’ITTOU. La concurrence était rude. Devant la recrudescence de la misère la charité à nettement régressée.  J’ai changée de lieu d’activités. C’était devant un feu rouge à l’intersection du BD GHANDI et BD YAAKOUB AL MANSOUR, j’ai occupée un espace difficilement grignoté à une famille Syrienne. Je me faufilais entre les voitures, mon bébé sur le dos, exhibant des kleenex. La recette était insignifiante. La famille syrienne raflait presque le gros de dons. J’étais obligée d’apprendre le dialecte syrien et porter des habits noirs pour booster mes entrées. Le stratagème était de courte durée. Une rafle de police m’a fait regretter mon travestissement. ITTOU m’a claquée la porte au nez. Sans ressources, un enfant à nourrir, j’étais déprimée. YAMNA, m’a orientée vers une association pour mères célibataires. Je me suis rendue avec un mince espoir de trouver refuge. L’accueil était chaleureux des femmes inspirant confiance se sont entretenues avec moi. J’ai racontée mon histoire sans interruption, mon récit était enregistré, une dame prenait des notes sur un carnet. J’ai remplie des fiches, on m’a prise en photo seule et avec mon bébé. Une femme me faisait visiter le centre. Ma chambre se trouvait au fond d’un couloir couleur pastel. Le centre était une vraie ruche. Mais le règlement était draconien. Les mères étaient en majorité de jeunes femmes issues de milieu défavorisé. Sans qualification, sans instruction elles suivaient un programme de reconstruction, pour pouvoir sortir du statut d’inquilin, être en mesure de se prendre en charge et assurer une autonomie financière. 

haroun8 dans Littérature.
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