Un parfum d'oranger

Un parfum d’oranger


Les souvenirs de l’adolescence possèdent le pouvoir merveilleux de conserver une certaine fraîcheur et les évoquer,  pour beaucoup, nous permet de les revivre. Saveur des images latentes qui peu à peu se révèlent, se déploient, s’étoffent et envahissent nos pensées, nous replongeant au sein d’une partie de notre vie que nous pensions avoir oubliée. Mystère inexpliqué du temps qui selon notre état d’esprit peut s’étirer, s’arrêter, se faire puissant, et si réel qu’il laisse au cœur des humains l’ineffable empreinte de notre éternité.
Le bigaradier est un oranger aux fruits amers. Les fleurs récoltées au mois de mai pour être distillées et utilisées en parfumerie exaltent un parfum envoutant qu’on ne peut oublier et il est toujours en moi ce mois de mai et cette année de ma folle jeunesse.
 Année 1947. Ces années qui vont suivre la libération restent les temps de la renaissance pour les adultes, et pour les jeunes celui des découvertes, des espoirs fabuleux lorsque l’on a presque quinze ans et que le monde semble vous appartenir. J’habitais alors, avec ma grand-mère, cette campagne perdue plantée sur la colline entre l’azur de l’espace et le bleu de la mer. Mois de mai aux suaves parfums, aux brises légères et aux chaleurs déjà grisantes faisant présager les étés languissants où le travail de la campagne se ralentit et parfois se suspend le temps de la pause du repas.    
Mois de mai magique et laborieux par le souci de la fleur d’oranger qui chaque jour un peu plus, s’ouvre et répand son parfum, pressant les gens à la cueillette, depuis la petite aurore jusqu’au soir, envahissant de teintes pastels le visage des jeunes filles alanguies par les heures passées autour des arbres ou perchées sur des échelles.
  Ma grand-mère avait engagé pour l’aider une ancienne connaissance à elle, originaire de Grasse, une femme de son âge assez bavarde et tout en cueillant les deux femmes évoquaient leur vie passée, leurs souvenirs communs, les racontars du village et quelques remarques sur le temps à prévoir pour le lendemain.
Avec la force vive de mon âge, je suis l’homme de service pour ce qui concerne les travaux un peu pénibles. Je positionne les échelles autour des arbres, je porte les sacs remplis de fleurs jusqu’au garage, une pièce baptisée ainsi, car elle nous sert d’entrepôt et de débarras. Le soir avec ma carriole j’achemine la récolte au Nérolium. Se trouve aussi pour nous aider, une jeune femme ayant pour prénom Élodie. Cette personne est veuve de guerre. Elle arrive de Draguignan. Quel âge avait-elle, je ne l’ai jamais su. Elle devait certainement me paraître vieille pour ses vingt-cinq ou trente années. Je n’ai pas oublié son prénom, car il était charmant et peu usité pour l’époque. Elle n’était pas originaire de la région. Ses yeux virant au bleu sombre et ses cheveux dorés coupés court, son corps que j’essayais de deviner sous la légèreté de sa robe, firent que je tombais sous son charme discret. Elle me regardait d’une façon particulière et elle s’était certainement aperçue, de mon regard sur ses jambes et sur la blouse de son corsage. Tout en n’ayant l’air de rien, je ne me rassasiais pas de la regarder et de frôler son corps de femme qui me semblait si chaud et si vivant.
Il faut dire que la cueillette des fleurs nécessite pas mal d’acrobaties sur les arbres et les échelles. Et il faut dire aussi que la robe de cette jeune femme, fermée par des boutons, n’était pas toujours close, comme il le fallait, ce qui me permettait d’entrevoir ses cuisses. Ah ce trésor que représentait alors pour moi, l’envolée intermittente de cette chair nue, ce chemin vers la jonction de ces deux colonnes où j’imaginais ce que je savais à cette époque d’un sexe féminin, une terre encore peu connue, pleine d’attraits et de mystère.   Alors que nous étions seuls, elle sur une échelle et moi au pied de l’arbre, la première réflexion vint de sa part sous la forme d’une remarque :
-Tu es un petit curieux qui aime bien voir mes jambes !
Un instant pris de court par sa réflexion, j’eus la hardiesse de lui répondre :
-Oui c’est vrai, j’aime aussi regarder votre bouche ! C’est défendu ?
Elle hésita un moment avant de me répondre :
-Non, ce n’est pas défendu !  
Nous avions convenu, sans nous concerter de rester parfaitement correct et attentionné à notre travail, en présence de ma grand-mère. Il en allait différemment le soir à l’heure du tri où nous étions occupés tous les deux seuls dans le garage. Tandis que ma grand-mère préparait le repas du soir, d’agaceries en remarques, de remarques en rire, nous parlions de tout et de rien, et comme le tri se faisait sur un grand sac en toile de jute, assis tous les deux, le désordre de sa robe et mes audaces encore maladroites firent que nous nous trouvâmes dans les bras l’un de l’autre à nous embrasser à pleine bouche.
C’était la première fois que je me trouvais dans une telle situation. Je n’avais embrassé et caressé que des gamines de mon âge aussi ignorantes que moi, mais les baisers s’apprennent d’instinct et ceux d’Élodie recélaient une expérience dont je ne me mesurais pas encore la profondeur à cette époque. Notre isolement, ce travail en commun, l’odeur enivrante des fleurs, nos mains qui parfois en cueillant se croisaient, le soleil du plein midi, autant de circonstances qui favorisèrent mes audaces maladroites et parfois un peu brutales. Sitôt que nous trouvions seuls, je ne pouvais me défendre de toucher ce corps chaud et mouvant qui s’offrait à moi. J’étais jeune et beau avec ma tête de cheveux bouclés, je me sentais prêt à relever tous les défis. Elle était seule, certainement en manque d’un mari, et manifestement pleine de tendresse inexprimée. Il lui fallait aussi, sans aucun doute qu’elle assume l’instinct qui pousse les mâles et les femelles l’un vers l’autre, et cela, depuis que les humains existent. Sitôt que ma grand-mère sortait de sa cuisine pour contrôler notre travail, nous redevenions sérieux et affairés sur notre tri.
Cependant elle ne cessait avec des tremblements dans la voix de me mettre en garde :
-Surtout soit discret, ne parle jamais de ça à personne…  
Ce fut Élodie qui trouva le moyen d’aller plus loin dans cette relation, en voulant aller visiter le soir, Golfe-Juan, le port, l’escadre américaine et l’ambiance des rues assez chaude. Elle ne voulait pas se trouver seule, et me demanda de l’accompagner. Au mois de mai les jours se trainent tard dans la nuit. Ah, ce cheminement sur la vieille route, en nous tenant par la main. Je nous revois encore empruntant les escaliers menant à la route, puis au chemin des Clos, plus discret, plus sauvage. Le crépuscule se faisait complice de nos gestes, de nos baisers, de mes découvertes manuelles sous ses vêtements. Elle se défendait en riant, prétextant qu’on pouvait rencontrer des promeneurs. Je me sentais puissant et fier. Nous nous tenions enlacés l’un contre l’autre et les encoignures des portails, les petits murs de pierres sèches, les impasses obscures noyées de verdure et de senteurs, tout nous était prétexte à un arrêt, à des haltes et à des bavardages qui se voulaient sérieux, et ils l’étaient certainement pour moi. Élodie elle, se préoccupait surtout de mon silence le plus absolu sur notre relation, et elle me faisait jurer le secret tout au long de notre promenade nocturne. Je sentais le tremblement de sa voix lorsqu’après un baiser, elle me murmurait :
- Jure-moi de ne rien dire, … Ne parle jamais ce serait terrible.
 Après avoir emprunté un long moment le chemin des Clos, après bien des arrêts et des baisers, nous ne fîmes qu’une visite rapide au Golfe-Juan nocturne et bruyant de cette époque, ayant hâte de retrouver les ombres complices de la nuit. Elle opposait à mes mains, une résistance de façade, me priant de patienter et je ne pouvais que la découvrir d’une manière hâtive et forcément incomplète. L’un contre l’autre, nos deux corps brûlaient et sa bouche absorbait mes lèvres et mon souffle.
Nous voilà donc de retour au Puadon espérant que les deux femmes soient couchées. Ma grand-mère et son amie dormant dans la chambre du fond, j’occupais moi la première pièce en haut des escaliers, et on avait logé Élodie au rez-de-chaussée, dans la pièce que nous appelions la salle à manger et où se trouvait toujours un lit.
Dois-je raconter la suite ?  Je ne possédais qu’une connaissance très limitée du corps d’une femme, celui de ma jeune gardienne de vaches de l’été précédent dans le Jura. En silence et dans le noir, cette fois elle me laissa la toucher et la découvrir. Elle guida ma main encore inexperte. Elle m’expliqua avec des mots à la fois crus et poétiques les subtilités des caresses, les attentes, les baisers et la douceur des mots murmurés.   Ce fut une initiation passionnée et attentionnée de sa part. Elle m’apprit beaucoup de choses et des détails bien précis. Je l’entends encore me murmurer, tandis qu’elle me serrait contre elle :
…ne vas pas trop vite…oui comme ça…
Qui peut décrire l’enchantement de ces instants passés avec elle. En écrivant le vécu de ces heures, je ressens en moi le souvenir de son corps, de ses bras, de ses jambes, de ses mouvements, à la fois doux et passionnés, je me souviens de mes étonnements en l’entendant gémir et me serrant si fort que j’en perdais la respiration.
Et puis cette chose étonnante pour moi alors, lorsque m’obligeant à rester étendu et s’allongeant sur moi, elle me murmura :
-Laisse-toi faire…
Et je me suis abandonné à ses mouvements, à sa bouche sur la mienne, à ses mains sur mon corps, à cette magie du temps qui semblait s’être arrêté.
Ce n’est qu’avec le recul du temps, que je me rendis compte alors de l’étendue de sa connaissance en la matière. Sans le vouloir sans doute, et sans m’en douter, j’assimilais cette science des caresses, cet art de sentir les sensations de l’autre, et je découvris avec une curiosité étonnée les secrets les plus intimes du corps féminin.    
Notre relation une quinzaine de jours, le temps suffisant pour terminer la récolte de la fleur d’orangers. Elle devait se rendre à Menton pour un autre travail. Je l’ai accompagnée au train. C’était en début d’un après-midi pluvieux, comme si le temps s’était mis au diapason de mon chagrin. À quatorze ans, on devient amoureux trop facilement pour en souffrir vraiment. Nous étions très émus tous les deux, silencieux, graves, et la valise que je portais semblait mettre une barrière entre nos deux corps. En plein jour, nos adieux furent discrets. Je restais sur le quai, regardant le convoi filer vers Antibes et je me souviens avoir éprouvé ici mon premier chagrin d’amour. Elle avait promis de m’écrire et n’en fit rien. Sans doute avait-elle raison. Nous ne nous sommes jamais revus. Souvenir, souvenir …Que me veux-tu ?    

lalotarde dans Littérature.
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