UNE SENTENCE ONIRIQUE

Quelle ne fut pas ma stupeur en m'éveillant dans mon cabinet. Pourtant il m'avait semblé avoir intensément vécu les événements que je vais vous conter, lesquels resteront à jamais gravés au plus profond de ma mémoire.

Il y'a aujourd'hui un an, une veille de Toussaint en fin de soirée,  je m'étais attardé à mon cabinet afin de réunir les divers éléments manquants à la constitution du dossier D, mon dernier client en date. Ce dernier était accusé d'homicide volontaire avec préméditation.
Bien qu'il ne cessait de clamer son innocence à propos du meurtre de sa présumée maitresse, tout paressait peser contre lui.
D avait cinquante cinq ans. Doté d'une physionomie avenante il éprouvait une passion exacerbée pour les jeunes femmes et ce, me disait-il, depuis qu'il se sentait vieillir. Il aimait en effet à se persuader qu'il était encore apte à séduire et susciter le désir auprès de la gente féminine.
Sa dernière maitresse, âgée de vingt sept ans,  avait été retrouvé étranglée dans l'appartement qu'elle occupait.
Malgré le fait que  l'on eut pu croire à un crime crapuleux, la découverte d'une lettre de la jeune femme adressée à l'épouse de D laissa à présumer d'un chantage de la demoiselle envers D, chantage qui aurait été le mobile du crime. L'on peut effectivement supposer que sous le poids de ce chantage, mon client soucieux de ses intérêts et de sa réputation se serait débarrassé de sa maitresse trop avide.
Cette affaire avait des allures de scandale et il était devenu complexe pour moi d'avoir à constituer un dossier solide permettant d'écarter tous soupçons de D tout en essayant d'éviter la masse de journalistes à l'affut des sensations médiatiques. Cependant tout cela ne saurait avoir de rapport avec les événements étranges qui m'ont si profondément marqué et ont ébranlé une partie de ma raison. Je vous ferai cependant grâce de parler de ma personne, non pas par modestie mais parce que l'homme que j'étais il y'a quelques mois encore n'a plus aujourd'hui la faculté de faire preuve d'introspection. Pourquoi me demanderez-vous ? Parce que cela est, je le sais. Elles me l'ont dit, ils me l'ont dit. Ils sont venus pour ça.

Je m'étais donc attardé à mon cabinet que je quittai vers 23:00 après avoir réuni les principaux éléments du dossier D. En proie à la fatigue je pensai que l'air frais me ferait du bien et décidai donc de regagner mon domicile à pieds.
Le ciel était noir et sans lune. Un vent glacial me raviva. Ca et là  des passants attardés pressaient le pas et se dispersaient aux quatre coins de la ville. J'oubliai pendant quelques instants les contraintes de ma profession mais je ne parvins pas longtemps à me détacher de cette affaire. Tout pesait contre D mais je devais persuader les jurés de son innocence et pour la première fois de ma carrière cela me gênait. Ainsi  avais-je des scrupules quant à l'avocat que j'étais. Mon esprit oscillait de mon rang à mon condition d'homme. La justice m'apparaissait de plus en plus telle une commedia dell arte au sein de laquelle évoluaient des bouffons en habits noirs sur la grand scène du palais. Je réalisai que notre justice n'était que pantomimes verbales, une œuvre de sophistes adeptes d'une rhétorique déconcertante où la vérité apparaissait rarement. Je me senti  lâche mais ma conscience se perdait dans les méandres du système auquel j'appartenais.
Tout en marchant je ressentis peu à peu un froid glacial m'engourdir lentement. J'éprouvai un malaise indescriptible, une profonde angoisse m'assaillit. La nuit noire plongeait la ville dans un abime où la lumière ne pénétrait plus. Il régnait un silence dantesque et chaque rue que je traversai était semblable à la précédente. Je ne reconnaissais rien. M'étais-je égaré ? Bien que mon domicile fut proche de mon cabinet, il me sembla que je marchai depuis des heures. Oui je m'étais égaré et je devais revenir sur mes pas, dont le bruit dans la grandeur du silence résonnait dans ma tête tel le tic-tac d'un gigantesque métronome.
J'étais terrifié à l'idée de ne pouvoir retrouver mon chemin.
Il régnait sur la ville une obscurité et un silence que je ne pouvais m'expliquer. Pas une voix ni même le plus petit léger murmure de la civilisation, juste la plainte sinistre du vent glissant le long des murs et l'écho de mes pas.
Cette ambiance était propre à inspirer l'effroi et à dresser le décor de tout conte d'angoisse. Elle faisait ressurgir en ma mémoire ces anciennes légendes dont s'abreuvaient nos aïeux, le soir, entre chiens et loups.
Je m'arrêtai pour vérifier l'heure à ma montre mais la résonnance de ce qu'avait été mes pas ne cessa pas. Illusion sonore ? Malaise auditif ? Cet écho d'une clarté effrayante, d'une force effroyable semblait être provoqué par une foule prête à me piétiner. Quel horrible bruit, comme si des êtres agressifs me criaient leur haine. Qui étaient-ils ? Ils se rapprochaient. La ville, l'espace  étaient submergés par ce chant d'outre-tombe hostile et plaintif. J'étais paralysé par la peur, une peur folle. Ma montre ne fonctionnait plus et le temps m'avait figé dans sa course interrompue. Des gouttes de sueur perlaient sur mon front brulant, qui étaient-ils ?  Plus ils approchaient plus je vacillais. Pourquoi ce chœur en marche ne se découvrait-il pas à ma vue ? Ils étaient si proche que je pouvais presque inhaler le souffle putride et glacé de cette armée innommable. J'allais défaillir. J'avais la sensation de n'être plus seul, comme entouré d'individus que le regard ne me permettait pas de distinguer. Que voulaient-ils ?
A ma hauteur, le sabbat sinistre et saccadé de ces pas prit fin. Le tumulte assourdissant fit place à un silence nihiliste et le vent avait cessé son triste gémissement. Les ténèbres s'abattirent sur la ville. Ils étaient là et je senti l'étau de leurs présences se resserrait sur moi. Leurs souffles répugnants m'enveloppa d'un dégoût névrotique. J'aurais voulu mourir tant je n'avais le courage d'affronter ces êtres invisibles et cauchemardesques. Je voulais fuir mais j'étais tétanisé, prisonnier de cette masse de lémures.
Soudain une voix, dont le ton me fait encore aujourd'hui frémir, se fit entendre. C'était leur voix, une seule et même voix unique, tumultueuse, désincarnée. Elle retentissait dans la nuit tel un cri irréel :
"Errantes les âmes en peine, coupable ceux que tu as défendu, coupable toi qui les a défendu, coupable pour l'éternité."
Et je perdis connaissance.

Etais-je fou ou avais-je rêvé ?
Je ne sais pas mais j'ai parfois l'impression qu'ils m'observent en silence.

Gaspard Collal dans Littérature.
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