Vendredi matin.

Très tôt : des « rrok-rrok, rrok-rrok » secs et rauques suivis d’un « kraa » puis d’un autre « kraa » font écho dans ma petite piaule aranéeuse.
 
Mon ennui n’a d’égal que celui d’un pou sur un crâne chauve. Celui-ci — l’ennui, pas le pou — me pousse donc à hisser ma charpente osseuse vers la fenêtre pour essayer de cerner véritablement de quoi il retourne.
 
Vêtu d’un costume d’un noir mat, un corbeau se démène à extraire d’un sac plastique de couleur rouge foncé ce qui, vraisemblablement, s’apparente à des restes de viandes ou de poissons. Trop flou, d’où je suis, je ne distingue pas nettement. Ledit sac est enroulé.
 
Je prends soin de m’accouder aux rebords de la lucarne tout en faisant gaffe de ne surtout pas éveiller l’attention du volatile. Les corbeaux, on le sait, sont des plus méfiants ! En plus d’être opportunistes, ils sont bigrement intelligents. Ils possèdent l’un des plus gros cerveaux de toutes les espèces d’oiseau. C’est dire la perspicacité du piaf qui, de ce fait, n’a absolument rien à envier au perroquet — sur beaucoup de points.
 
L’animal, au cou irisé d’un bleu violacé, aiguillonne l’enveloppe plastique de son bec légèrement arqué, s’aidant par conséquent d’une de ses pattes pour immobiliser le sachet. Énergiquement. Il veut ce bout de chair : plus que tout !
 
Je tousse machinalement.
 
L’oiseau, très farouche, lève des yeux d’un brun glacial vers mon hublot improvisé. Recule de quelques pas, tout en s’ébouriffant frénétiquement au niveau de la gorge. Il me fixe passionnément quelques instants puis décide, à nouveau, de s’en mettre plein la panse. Depuis ma fenêtre, je suis parfaitement inoffensif.
 
Circonspect. Il le sait !
 
Un autre corvidé, de même corpulence, s’immisce sur les lieux. Torse relevé, ailes décollées du corps et dressées vers l’arrière : il veut la gamelle. Et pour ce faire, il faut en découdre.
 
Le premier se saisit de la becquée pendant que l’autre le charge sans autre forme de procès. Il lâche ainsi le mets et se résout à se défendre bec et ongles. S’en suit alors une salve acerbe de coups de bec, d’ailes et de pattes. Une lutte fratricide bestiale !
 
Un troisième, plus imposant et plus intimidant, que l’on soupçonnerait aisément atteint du syndrome d'hubris s’en vient. Tel l’éclair, il s’abat sur nos deux commensaux occupés à batailler. Il leur file une de ses trempes mémorable qui fustigent nos deux compères ; ils se mettent à sautiller gauchement en décrivant de grands cercles, s’éloignant ainsi du mets et de leur bourreau sadique.
 
Au loin dos voûtés, ils font acte d’obséquiosité. Enchaînant des courbettes sans fin en guise de mea-culpa. Espérant clémence et quelques petites miettes au mieux.
 
L’immense passereau met tout le monde d’accord : puisque tel un concussionnaire il s’envole avec les restes tant convoités. 

Pensif, je referme nonchalamment ma fenêtre. 

Mahad dans Littérature.
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