"A la recherche du temps perdu" de Marcel Proust

C'est dans ma vingtième année que j'ai pour la première fois posé les yeux sur la monumentale fresque romanesque intitulée "A la recherche du temps perdu", et la lecture de ce chef-d'oeuvre m'a bouleversé au-delà de l'imaginable.
Comme le souligne fort justement Jean-François Revel, le concept de "mémoire involontaire" doit être attribué à Bergson et non à Proust. Ce dernier - mais ce n'est pas le moindre de ses mérites - s'est contenté d'en reprendre le contenu pour l'adapter à son dessein artistique. Par le seul effort de l'intelligence, chacun d'entre nous en effet tente en pure perte de ressusciter "l'édifice immense du souvenir", ce monde enfoui en nous qui ne peut renaître que grâce à certains signes concrets. Ce sont notamment "la fameuse madeleine", "la serviette empesée tenue à Balbec", "les pavés inégaux de Venise" dans la substance desquels resurgit le passé oublié.
N'oublions pas d'ailleurs que bien plus tôt, à travers la magie des parfums, Baudelaire avait su lui-même faire remonter à la surface les moments forts de notre existence :
"Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'où jaillit toute vive une âme qui revient."
Armé du miroir du visionnaire et du scalpel de l'analyste, Marcel Proust va donc brosser avec une énergie surhumaine malgré sa maladie une galerie fascinante de personnages. Nous allons découvrir émerveillés, outre sa propre famille, Swann, Françoise, Gilberte, Sidonie Verdurin, Odette, Albertine, la duchesse de Guermantes, le baron de Charlus, Bergotte, Elstir, Jupien, le marquis de Norpois, Robert de Saint-Loup, Vinteuil, Albert Bloch, Madame de Villeparisis... et j'en oublie beaucoup.
Sa mère, objet d'une véritable vénération, occupe une place centrale au début du livre. Le moment du coucher, où toute la sensibilité du narrateur se donne libre cours, revêt une importance singulière, et je ne puis résister au plaisir de vous en livrer un passage :
"Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m'embrasser quand je serais dans mon lit. Mais ce bonsoir durait si peu de temps, elle redescendait si vite, que le moment où je l'entendais monter, puis où passait dans le couloir à double porte le bruit léger de sa robe de jardin en mousseline bleue, à laquelle pendaient de petits cordons de paille tressée, était pour moi un moment douloureux. Il annonçait celui qui allait le suivre, où elle m'aurait quitté, où elle serait redescendue. De sorte que ce bonsoir que j'aimais tant, j'en arrivais à souhaiter qu'il vînt le plus tard possible, à ce que se prolongeât le temps de répit où maman n'était pas encore venue. Quelquefois quand, après m'avoir embrassé, elle ouvrait la porte pour partir, je voulais la rappeler, lui dire "embrasse-moi une fois encore”, mais je savais qu'aussitôt elle aurait son visage fâché, car la concession qu'elle faisait à ma tristesse et à mon agitation en montant m'embrasser, en m'apportant ce baiser de paix, agaçait mon père qui trouvait ces rites absurdes, et elle eût voulu tâcher de m'en faire perdre le besoin, l'habitude, bien loin de me laisser prendre celle de lui demander, quand elle était déjà sur le pas de la porte, un baiser de plus. Or la voir fâchée détruisait tout le charme qu'elle m'avait apporté un instant avant, quand elle avait penché vers mon lit sa figure aimante, et me l'avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle et le pouvoir de m'endormir."
Une telle sensibilité capable de plonger au coeur des êtres et des choses, reste à l'évidence la marque de fabrique de Marcel Proust. Jamais peut-être, dans l'histoire de la littérature française, nous n'avons rencontré un esprit plus pénétrant et une plume plus aiguisée pour sonder l'âme humaine. La jalousie par exemple traitée d'abord avec les yeux de Swann vis-à-vis d'Odette puis ceux du narrateur vis-à-vis d'Albertine, est disséquée de manière tellement fine, tellement subtile que le lecteur ébahi ne peut qu'y trouver en lui mille résonances au point de s'exclamer à la fin : " mon Dieu ! Rien n'est plus vrai. Moi aussi, j'ai vécu cela !"
La faculté de saisir derrière les conventions et les apparences, les plis secrets des cerveaux et des coeurs, fait indubitablement de Proust un peintre subtil et profond de la société où il évolua, une société dont non sans humour il dénonce le snobisme, l'arrogance et la vacuité. Il y a du Balzac et du Saint-Simon chez l'auteur de "A la recherche du temps perdu". Que de descriptions frappantes ! Que de portraits admirables ! Que de traits saillants ! Que de poésie jetée à profusion !
Au bout du voyage, c'est "Le temps retrouvé". L'enfant des premières lignes cède la place à un adulte déjà marqué par les ans, lequel tout à coup a la révélation de sa vocation d'écrivain chargé alors de donner forme à l'oeuvre tant de fois rêvée. A partir de ce moment-là, le livre se referme sur lui-même. "La mémoire involontaire" devient l'instrument grâce auquel ce dernier va enfin trouver sa matérialisation.
Céline mis à part, Marcel Proust est bien à la vérité un des plus extraordinaires romanciers français du vingtième siècle. Un monument ! Celui qui dans les magnifiques "anneaux de son style", a marié l'intimisme et l'épopée. Celui qui pétri de génie, laissera toujours une trace durable en nous.


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Thierry CABOT dans Poésie.
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