"Boule de suif" de Guy de Maupassant

Sous le haut patronage de Flaubert, Guy de Maupassant fait une entrée fracassante dans le monde de la littérature.
En quelques lignes, l'auteur de "Madame Bovary" exprime l'admiration que le génie naissant inspire au génie vieillissant : "Il me tarde de vous dire que je considère Boule de suif comme un chef-d'oeuvre ! Oui jeune homme ! Ni plus, ni moins, cela est d'un maître. C'est bien original de conception, entièrement bien compris et d'un excellent style. Le paysage, les personnages se voient et la psychologie est forte. Bref je suis ravi."
Maupassant choisit à dessein un lieu clos, une diligence où pendant la guerre de 1870, vont se côtoyer une dizaine de personnes formant elles-mêmes un condensé de la société de son époque. Chaque individu admirablement campé, se présente comme l'incarnation d'une classe sociale. La prostituée Boule de Suif fait partie du voyage et elle distribue, non sans générosité, les victuailles qu'ont oubliées ses "compagnons d'infortune".
Bientôt sur l'injonction d'un officier prussien, celle-ci doit s'offrir en victime expiatoire - une fille de joie aux yeux de ladite compagnie n'a évidemment guère de raison de se refuser à ce menu sacrifice. Après quoi Boule de Suif ne mérite qu'opprobre et rejet. L'humiliation suprême l'attend même à la fin de la nouvelle : n'ayant pas eu le temps de trouver des provisions, elle voit ses voisins de route l'ignorer superbement en mangeant de bon appétit. Pas un seul d'ailleurs ne daignera lui laisser une miette de son repas.
"Personne ne la regardait, ne songeait à elle. Elle se sentit noyée dans le mépris de ses gredins honnêtes qui l'avaient sacrifiée d'abord, rejetée ensuite, comme une chose malpropre et inutile."
Le tour de force de Maupassant, c'est d'avoir montré qu'une femme de "mauvaise vie" pouvait à maints égards se montrer supérieure à bien des bourgeois. Malgré les malheurs de sa condition, Boule de suif se révèle foncièrement bonne. Elle fait don à la fois de son panier garni et de sa personne. Et pour unique prix de ce dévouement, elle ne récolte à la fin que la vilenie de ceux qui ne lui arrivent même pas à la cheville.
D'emblée Maupassant détricote nos préjugés, pourfend nos convictions.
Avec finesse et psychologie, il met à nu les ressorts des coeurs et des âmes. Derrière les faux-semblants et les apparences, il sait nous faire entrevoir des vérités essentielles, dérangeantes, cruelles.
Fl'aubert avait vu juste.
Dans une langue pleine de naturel, de justesse, d'harmonie et de santé, Guy de Maupassant ausculte de façon pénétrante les agissements des hommes.
De "Boule de Suif" à "Notre coeur", avant que la folie n'atteigne son esprit aiguisé, il saura en l'espace de onze ans à peine livrer à profusion des oeuvres inoxydables.
Bravo l'artiste !

Thierry CABOT dans Poésie.
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