Charles Péguy

Il est un poète dont le nom aujourd'hui n'éveille guère d'écho en nous : Péguy.
Mort en 1914 à l'âge de quarante et un an - "Quelle connerie la guerre." affirmait à juste titre Jacques Prévert - l'écrivain patriote ouvrira le bal des hommes de lettres sacrifiés au "champ d'horreur"(Brel).
Après lui disparaîtront Alain Fournier, l'auteur du "Grand Meaulnes" et Guillaume Apollinaire qui, blessé et affaibli au bout de quatre années de combats, succombera à la grippe espagnole.
La poésie de Charles Péguy nous touche par bouffées, au hasard d'un souvenir scolaire. Ses ferments patriotiques et religieux évoquent pour quelques-uns un visage révolu de notre patrimoine littéraire français, comme s'il était devenu inutile de jeter les yeux sur une oeuvre prétendument éloignée de nos préoccupations actuelles. Certains même, au nom d'une esthétique fort discutable, accepteraient volontiers que l'oubli à jamais recouvrît cette dernière tant ils professent de mépris à son endroit.
Pourtant, malgré le réel discrédit où le tiennent quelques "beaux esprits", Péguy non sans mal parvient encore, tel un frêle esquif ballotté par les flots, à surnager au milieu des récifs.
Parallèlement - mais leur voix est-elle vraiment entendue ? - des intellectuels de tout acabit s'efforcent contre vents et marées de réhabiliter celui qui, par-delà l'épaisseur des ans, incarne les valeurs auxquelles ils croient.
Ce qui d'emblée chez Péguy frappe le lecteur, ce sont les répétitions dont il use et quelquefois abuse à la manière d'un artisan trop attaché au même procédé de fabrication. Si celui-ci en tire bien entendu des effets heureux, voire remarquables, force est d'admettre que ce n'est pas toujours le cas. De temps à autre, une sorte de lassitude finit par nous saisir, et nous en voulons presque à Péguy de nous imposer cette forme de pensum.
Mais cela au fond semble de peu d'importance au regard des mille bonheurs d'expression trouvés sous sa plume. Ses alexandrins lourds, terriens, rugueux parfois, ont la solidité de sa Beauce natale. "La tapisserie de Notre Dame", "Eve" et "Jeanne d'Arc, à Domremy" possèdent notamment une rare qualité d'âme, une force authentique, un cachet inimitable. Péguy fait mentir à l'évidence la théorie gidienne sel'on laquelle "ce n'est pas avec de bons sentiments qu'on fait de la bonne littérature." Beaucoup de ses vers, souvent les plus beaux, viennent du coeur. Une pensée ferme et droite y fait résonner l'amour de "la terre charnelle". L'art du poète, évidemment, a sa part dans ses meilleures réussites mais on sent bien qu'il n'aurait pas été aussi grand si Péguy n'avait d'abord porté en lui ce qui le rend si cher à nos yeux : sa merveilleuse humanité.
A l'heure où de fausses gloires encombrent notre horizon littéraire, il est plus que jamais nécessaire de lire et relire Péguy.
Le génie ne meurt jamais.

Thierry CABOT dans Poésie.
- 1121 lectures

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.