ELLE AVAIT BIEN QUATRE-VINGTS ANS (texte libre)

 

Dans un très vieil appartement, la p’tite dame vivait simplement : soupe aux légumes, soupe au froment, dans sa mémoire un seul amant. Son ami, c’était son tiroir, photos jaunies sous son regard.

Elle se chassait dans les miroirs, ironie drôle, humour en phare.

Drapée de secrètes lassitudes, elle avançait même dans le noir. Sa vie avait été bien rude, elle en parlait sans un mouchoir. Très patiemment, dans la foule, elle suivait l’autre pour traverser.

Malgré sa dose de brouillard, de silence et de pauvreté, personne n’allait jamais la voir : passe à côté la charité !

Et sans un chat pour l’amuser, elle riait fort de ses malheurs.

Et puis un jour…

Vint la régie

-    On va vous faire une baignoire… et grande et basse, travail parfait !

-    Non.. non dit-elle, faites surseoir, j’ai demandé des volets clairs… deux volets verts.

On démolit sa salle de bains, perceuse, bruits forts, enfer sans tort.

On viola sa vie, ses manies : allez la vieille passe-moi une brique !

Quand enfin on quitta l’immeuble, la poussière habitait partout.

Elle traina seule bien des meubles et se remit sur les genoux.

Et puis… elle voulut prendre un bain, l’unique bain depuis si  longtemps.

C’était le soir de son feuilleton, mais la TV ne la vit pas ; c est le journal qui l’épingla.

 Et vous me demandez pourquoi ?

La baignoire était grande et basse, la femme petite et tellement lasse.

A force de gigoter sur place, pour se soulever de tant de crasse, elle glissa.. et glissa encore, dans la belle baignoire dernier cri… dans la baignoire au fond de glace…

Elle n’avait plus quatre-vingts ans… la p’tite dame… du boulevard Durand.

 

 

 

 

 

 

 

 

ange dans Poésie.
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