Gérard de Nerval

"Aurélia", "Voyage en Orient", "Les filles de feu", voilà autant d'oeuvres pleines d'élégance et de charme où Gérard de Nerval s'est souvent mis tout entier. On a loué sa prose claire à la belle fluidité qui constitue un modèle de langue et dont le lecteur aujourd'hui encore peut tirer d'inépuisables bonheurs.
Avec "Les Chimères", Nerval se souvient qu'il est poète, et quel poète ! A la suite des exquises odelettes et de quelques morceaux de choix écrits d'une plume ravissante, il aborde soudain un monde nouveau fait de visions et de hantises. Au fond des brumes mêmes de l'inconscient, le vers nervalien gagne en densité et en profondeur. Là, dans la mélancolie d'une mémoire aiguisée, flottent les réminiscences du rêve. Et c'est alors que Nerval compose ces énigmatiques sonnets que Proust admirait tant, des sonnets lourds du poids de leur mystère, sourdement lumineux, comme refermés sur eux-mêmes, riches de symboles et de secrets. Par un phénomène d'aimantation, les images oniriques jetées sur le papier ont la force d'une liaison atomique.
Trois mots indétachables, presque soudés, donnent le ton :
"Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé,"
Sonnent ensuite deux alexandrins à la suprême beauté :
"Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie."
"El Desdichado" ouvre le bal sous la forme d'une "biographie rêvée et poétique", mais la suite est du même niveau.
Nerval, esprit fin, délicat, et "honnête homme" s'il en fut, nous entraîne ici dans un ailleurs fascinant où tout devient possible à condition d'y croire. Les nombreuses références mythologiques qui émaillent ses vers sont subtilement fondues dans le creuset de l'art. Devant nous s'ouvrent les portes du subconscient, ce lieu au sein duquel tout un univers idéalisé trouve sa cristallisation. Il est difficile d'imaginer une écriture plus ferme et plus dense. Les perturbations psychiques auxquelles Nerval était en proie, loin de l'amenuiser, contribuent sans conteste au rayonnement de l'oeuvre, et "Les Chimères" conservent par delà les années leur épaisseur cabalistique, leur profondeur inégalée.
Entre les rivages de la folie et les calmes eaux de la raison, la magie en fait ne cesse jamais d'opérer, comme si balancé de part et d'autre le poète avait su instinctivement quel était le point d'équilibre susceptible de les réconcilier puis de les unir en un chant qui les transcenderait.
Nerval sans doute devait depuis longtemps porter en lui l'alphabet mystérieux de tels songes avant qu'un puissant déclic en fixât pour l'éternité l'inaltérable splendeur.
Tragique fin ! Il fut retrouvé pendu, oublié des hommes, par une glaciale nuit d'hiver.

Thierry CABOT dans Poésie.
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