HOMMAGE (texte en prose)

Enfance difficile en Afrique, Guerre d’Algérie, déracinement à 12 ans. Il était français.

C’était un homme d’une intelligence et d’une érudition rares. Il possédait la mémoire photographique. On lui lisait une ligne, choisie au hasard dans un livre, et il pouvait conter par cœur, la page entière.

Sa culture était vaste et remarquable et  malgré tout il restait toujours humble.

J’avais épousé un savant, un noble, un pharmacien.

Devant un tableau inconnu, il pouvait souligner d’où venait la toile, quel en était le grain, quels pigments élaboraient le dessin, de quoi avait été revêtu l’encadrement. Mais impossible de lui demander son ressenti sur l’œuvre picturale. Un silence ému tombait alors devant lui.

Il composait des poèmes dont la structure était parfaite et dont les rimes fusaient, clairement  comptées. Ses idées, même là, étaient scientifiques et mesurées.

Nous parlions du vendredi soir au dimanche : de Platon, de  l`art roman, des trous noirs, des étoiles, de la philosophie de la vie, des grandes plumes de France et d`ailleurs. Il était hors norme. Il se déplaçait de sa pharmacie, pour des personnes âgées, afin qu`elles prennent chez elles,  aux heures exactes, leurs médicaments. Il soignait gratuitement des pauvres ou des prostituées, en fin de droit.

Je fus sa femme pendant sept ans. Il habitait d’autres cantons suisses et moi à Genève. Nous étions ensemble le week-end et les vacances.

Petit à petit, le Casino lui fit perdre sa fortune, sa pharmacie et son équilibre. J’ai essayé de l’enlever de sa drogue, mais inlassablement, il calculait… il calculait pour gagner non de   l`argent mais mettre totalement en échec, cette énorme banque qui rend les gens fous : le Casino. Cet établissement était devenu son ennemi, et comme tout joueur, il allait le vaincre.

S`ìl avait mis à sec le Casino, sans doute aurait-il distribué cette nouvelle fortune à des misérables. Il vivait en roi de l`utopie.

J’ai essayé de l’enlever de cette drogue, de le faire interdire de jeux. Je l ai épousé deux fois et j ai divorcé la seconde fois, sans avocat.

Et puis.. j ai souhaité qu’il trouve une compagne jeune qui lui donne un enfant et que ce gosse soit tellement chargé d`amour que Rey puisse vaincre les griffes de sa passion maudite.

Vingt ans ont passé…

Hier la police m’a appelée pour me demander s’il avait des héritiers (pour effacer ses dettes).

Il est mort seul, dans un minable petit studio, très, trop en désordre...

Aucun livre dont il raffolait, aucun tableau, pas de TV, pas de tablette, pas de portable, le vide absolu.

Une fenêtre qui donnait sur le mur gris d’un vieil immeuble, un mur comme une frontière altière et mortifère. Pas un arbre… Même l’inspecteur était ému en me narrant cela.

Il ne sortait plus, il ne parlait plus depuis tant d’années…

Il a retrouvé les nuages hier et je me sens coupable de n avoir rien fait de plus.

Je lui rends hommage. Je ne l ai jamais oublié et il laisse un immense trou dans mon cœur.

Arrive-t-on toujours trop tard pour comprendre un être proche ?

Je crois que l’on ne divorce jamais de l’amour fou.

Avez-vous vécu de tels événements ?

 

 

 

 

 

ange dans Poésie.
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