LA GROSSE

Bébé on la touchait, telle une friandise,

Pinçant d’un geste laid, ses grandes joues cerise.

Au gré des rues acides, un passant s’arrêtait,

Pétrissant, l’air avide, ses jarrets peu coquets.

 

Elle était l’enfant-dinde, enrobée de graisse,

La chair telle une viande bien tendre mais épaisse,

Réclame pour cannibale, agression du Biafra,

Estomac sans escale, gourmandise grand fracas.

 

A l’âge où la beauté éveille les miroirs,

Des rires s’accrochèrent sur tous ses présentoirs,

On regardait ses seins en roses potirons,

Et balancer son dos en lourde animation.

 

Sa jeunesse se froissa en écoutant des mains,

Se glisser sous des draps qui n’étaient pas les siens.

Partout où elle vivait, il y’avait une moins laide,

Une plus riche qui hurlait et elle… elle restait raide.

 

 

Elle survécu, statue, exposée en plein vent,

Lacérée par des sabres qui avaient peu de temps,

Les lèvres écorchées par bien trop de silences,

Les hanches serpentées par du lierre en démence.

 

Son corps était de pierre, très souvent endormi,

Elle sentait le cimetière et pas vraiment la vie.

La grosse aux cheveux fins que personne ne caresse,

La grosse, aux yeux satin, éperdue de tendresse.

 

Et vingt printemps passèrent,  je l avais oubliée,

Elle était dans ma classe, lors de mes jeunes années.

Quelqu’un nous réunit, par devoir de mémoire,

 Personne la reconnut, elle était pleine de gloire.

 

La chirurgie sans doute en avait fait une fée,

Elle était élancée, mince et très distinguée,

Mannequin de profession pour une haute marque

Parisienne adulée, grand phare que l’on remarque.

« Il ne faut pas juger, ni prévoir, avec nos yeux instruits d’aujourd’hui, mais avec notre regard aveugle d’hier » Paul Morand.

 

ange dans Poésie.
- 801 lectures - mention j'aime

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.