L'ALCHIMISTE DES HEURES

Le temps jamais ne suspend son vol. Mais pourquoi supplier ce dieu qui reste sourd à mes prières ? En outre,  je n'ai guère le loisir de pouvoir l'apprécier. A peine suis-je à sa hauteur qu'il s'enfuit immuablement, me laissant seul avec l'instant, lequel n'est déjà plus.  Sacré bon dieu de temps ! En aurai-je un jour fini de te courir après ? Si seulement j'attrapais une de tes secondes. Là je pourrais alors te contempler, t'examiner, t'analyser et peut-être enfin t'apprivoiser.
Tel un dresseur de fauves je te dompterai car tu n'es qu'un fauve.
Imperturbable, tu ne te lasses de dévorer la jeunesse. Ton appétit est insatiable et de tes secondes tranchantes tu défigures les plus beaux visages, meurtris les corps les plus robustes et affaiblis les plus valeureux des hommes. En eux tu as trouvé la proie idéale. Ferai-je aussi partie de ton chronologique menu ou serai-je toujours derrière toi, imperturbable tout autant que tu l'es, jusqu'au moment où tu m'auras cédé une de tes secondes ? Ma jeunesse aura raison de toi.
Et pourquoi cette pendule ne fonctionne t'elle plus ?
Horloger de malheur !
Combien de fois ai-je pu te dire de soigner ton travail ?
Mais tu ne m'écoutes pas et la bouteille te tuera. N'a t'elle pas déjà de l'emprise sur toi ?
Tes mains tremblent, pis elles s'affolent et tes doigts autrefois si habiles s'agitent tels des roseaux  sous les bourrasques du vent.
Cesse donc de boire et redevient le maitre horloger que j'ai connu autrefois.
Tu m'as tant fait aimer ton art que j'ai peine aujourd'hui à ne plus te voir le soigner.
Pauvre Pernel !  Le temps serait-il en train de vous consumer ?
Vous ne pouvez pas continuer ainsi alors que vous êtes si proche du but. Je ne laisserai pas votre talent être submergé par les larmes éthyliques de Dionysos. D'ailleurs je viens à vous, grand érudit, splendide alchimiste des heures.

Quel froid ! j'ai l'impression d'être nu tant il me saisit. Et mes mains ! je ne parviens plus à esquisser le moindre mouvement des mes doigts. Heureusement la nuit est claire.
Rue des Moines. J'y suis. Pourvu que Pernel ne dorme pas.
Quelle immense bâtisse !
Essayez de vous imaginer la demeure de notre savant personnage. Celle ci est un véritable palais. Erigée à la lisière de la forêt de Lormesson, cet architectural joyau aurait pu abriter les plus nobles princes tant elle était somptueuse et vaste. Délimitée par une haute enceinte, elle était posée de son impressionnante masse au beau milieu d'un  parc boisé. De l'extérieur l'on pouvait apercevoir la cime des peupliers, lesquels s'élevaient fiers et droits vers le ciel. Lorsque le vent s'abattait, les arbres semblaient balayés en une courbure magistrale la totalité de l'espace et de leurs solides branches fouettaient le moindre nuage.
Par une grille en fer forgée,  je pénétrai dans ce monde d'un autre âge et j'empruntai un chemin de graviers que je parcouru en hâtant le pas. Je me demandai comment Pernel avait pu hériter de toutes ces richesses. En aucune façon il n'était noble. Mais cela m'intéressait peu en fait. Seul Pernel m'intriguait et j'étais assoiffé de sa science.
Parvenu au pas de la porte je sonnai. Un filet de lumière émanant de l'étage éclairait le perron sur lequel je me trouvai. Je sonnai à nouveau. Ce vieux est sourd,  m'entendis-je prononcer.
"-Qui est là ?
 -Guy, Guy De Stemp."
Pernel apparut enfin.
"-Ah Guy ! Guy De Stemp ! Entrez mon jeune ami, entrez. Je ne m'attendais pas à votre visite à une heure aussi avancée de la soirée.
-Bonsoir Maitre Pernel. J'ose espérer ne pas vous importuner ?
-Monsieur vous êtes ici le bienvenu à toute heure du jour et de la nuit. Donnez moi votre manteau que je vous débarrasse.  Vous semblez mourir de froid. Seriez-vous venu à pieds ? Mais pardonnez moi, passons au salon et installons nous confortablement."
Après avoir longé un large couloir nous pénétrâmes dans un vaste salon où nous primes places sur des fauteuils d'un cuir brun et épais patiné par le temps. Attendant que l'un de nous  proféra une parole,  nous nous considérâmes un instant. Pernel souriait de contentement. Eprouvait-il autant de plaisir à me voir que ses traits le laissaient suggérer ou était-ce l'allégresse de l'alcool qui se peignait ainsi sur ses lèvres et ses yeux rieurs.
"-Maitre, lui dis-je, vous sentez-vous bien ? Vous semblez si enthousiaste. Ma modestie ne me permet pourtant pas de penser  que la joie qui reflète de votre personne tient de ma venue.
- Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes mon jeune ami. Mais je manque à mes devoirs. Puis-je vous offrir un verre de mon excellent cognac ?
Comme à chacune de mes visites son hospitalité était franche et notre homme, de par la bienveillance qu'il me prodiguait, respirait la bonté. Il me souvient l'avoir entendu me dire que j'étais pour lui tel le fils qu'il n'avait pas eu. Il m'appréciait et je l'estimais véritablement. Aussi acceptai-je un verre de cognac.
"-A quoi dois-je votre visite mon cher Guy ?" me demanda Pernel tout en nous servant de son breuvage ambré.
-"Vous savez très bien ce qui m'amène cher maitre" lui répondis-je."Ce sont vos travaux. Vos recherchent ont-elles abouti à un résultat probant?
Pernel sourit. Etait-ce un signe de satisfaction ? Etait-il enfin parvenu à découvrir ce qu'il cherchait depuis presque vingt ans ?
Il regagna sa place et humecta ses lèvres de cognac. J'essayai de deviner ce que pouvait abriter la conscience d'un pareil homme en cet instant. Puis mon regard se porta sur le salon dans lequel nous nous trouvions, lequel transpirait d'une ambiance surnaturelle. L'on pouvait s'attendre à voir apparaitre une de ces dames blanches qui alimentent les contes les plus anciens. Des hauts plafonds pendaient deux somptueux candélabres et le peu de mobilier permettait d'envisager l'espace du lieu. A chaque extrémité de la pièce se trouvaient deux immenses vitrines à l'intérieur desquelles des dizaines de pendules étaient exposées. Aussi étonnantes les unes que les autres, elles m'apparaissaient telles les filles de Pernel. L'une d'entre elles figurait une petite pyramide de verre à l'intérieur de laquelle un mécanisme hydraulique d'une étonnante complexité effectuait les divisions du temps. Sur chaque face de la pyramide était un cadran, l'un pour les heures, le second pour les minutes, le troisième pour les secondes et le dernier pour les dixièmes. Outre cette particularité,  Pernel avait représenté au sommet de la pyramide un mythique dragon à trois têtes dont les gueules féroces s'entrouvraient à heure pile. La demi-douzaine d'yeux de l'animal était caractérisée par des cadrans dont les minuscules aiguilles tournoyaient follement de millièmes en millièmes de secondes. Comment le Maitre avait-il pu concevoir un tel système ? A partir d'eau, de ressorts, d'engrenages et que sais-je encore , il était parvenu à me faire découvrir que le temps n'était que successions d'instants et qu'il pouvait être divisé à l'infini.
Pernel, loin de se douter de mes considérations se servit à nouveau un verre de cognac et répondit à ma question :
"-Ah mes travaux ! Mes travaux ! Mais comment vous conter cela sans altérer votre raison mon jeune ami ? Il faudrait avant tout que je vous fasse part de la source de mes recherches car il en est une des plus légendaires. C'est d'ailleurs ma fascination pour les légendes qui m'a poussé sur les chemins escarpés et sinueux de la connaissance.
Vous n'ignorez pas Monsieur que ma démarche consiste, en somme, à altérer le temps de telle façon à ce que nous puissions le figer dans sa course folle ne fut-ce qu'un instant.."
Le Maitre tout en parlant esquissait des gestes lents. Pour figurer l'infini il écartait les bras et pour simuler l'instant il joignait presque le pouce et l'index, dont les phalanges ainsi rapprochées semblaient comprimer un corps invisible.
"-Maitre, lui dis-je, je connais en effet le but de vos travaux mais quelle est donc cette source légendaire dont vous parliez ? Peut-elle avoir une influence sur le résultat de vos recherches ?
-Oui mon jeune ami. laissez moi vous narrer cela mais avant tout portons un toast !
-Un toast ! Mais en quel honneur m'exclamai-je ?
-A la passion ! Oui à la passion qui induit l'homme en erreur et le détourne de la vérité !
Ainsi nous levâmes nos verres à la passion puis Pernel entama son récit :

"Il y a de cela plusieurs années, mon oncle Geoffroy Pernel, lui aussi horloger, avait, dit-on, rendu un service inestimable à un riche et noble gentilhomme. Ce dernier, le comte Alix De Saint-Madel,  possédait une immense fortune ainsi qu'une riche collection d'horloges et pendules qu'il  prenait soin de faire entretenir et réviser. C'est ainsi que mon oncle entra au service de Saint-Madel en tant que responsable du patrimoine d'horlogerie du comte.
Geoffroy relate cette période dans un manuscrit que je découvris il y a vingt ans. J'y appris à sa lecture,  que mon oncle, était dans sa tache relativement indépendant et qu'il percevait des appointements à la hauteur de son talent. Il ne voyait le comte que rarement et lorsque cela était le cas Alix De Saint-Madel acquiesçait aux commentaires de Geoffroy. Aux yeux de ce dernier le comte apparaissait songeur et évasif. Pourquoi une telle passion pour l'horlogerie ? Un homme si jeune, pensait Geoffroy, aurait bien mieux à faire que de s'attacher à cela. Cependant ni la chasse ni les réceptions ne contentait Alix.
Mon oncle était au service du comte depuis une année lorsque ce dernier le convia à un déjeuner en tête à tête. Après lui avoir prodigué des félicitations relatives à son talent, il se confia à mon aïeul  d'une manière inattendue et franche.  Il lui révéla son manque de goût  pour la vie et les mondanités auxquelles son rang le contraignait parfois à se soumettre. Il lui fit part de sa passion pour l'horlogerie en insistant sur le fait qu'il avait beaucoup de respect pour mon oncle, lequel ne manqua pas de noter dans son manuscrit l'étrangeté de ce déjeuner hors des conventions. Aussi Geoffroy se hasarda t-il à demander à son hôte quel était le véritable objet de son invitation. Alix de Saint-Madel exposa alors ses véritables intentions. Il était obsédé par le temps et voulait en figer la course. Pour cela il avait besoin des talents de mon oncle, en ajoutant qu'il possédait un grimoire qui leur serait fort utile,  afin de mener à bien cette expérience.
Aux propos du comte mon oncle rétorqua qu'il était impossible de figer le temps, que seul dieu en avait le pouvoir.
Dieu et nous répondit le gentilhomme car ce grimoire associé à vos qualités rendra cette expérience concluante. En outre s'il acceptait, Geoffroy  bénéficierait de larges richesses."

Tout en écoutant avec attention le récit de Pernel, j'établis  la relation entre la demeure dans laquelle nous nous trouvions et l'offre que le comte de Saint-Madel  avait jadis faite à Geoffroy Pernel. J'en conclu que ce dernier l'avait acceptée et interrompis alors le Maitre :
"-Votre aïeul a donc accepté cette offre,  je présume, ce qui explique que vous ayez hérité de lui ce somptueux palais ?
 - Vous êtes très perspicace mon jeune ami, répondit Pernel. J'ai, en effet, hérité de mon oncle.
Avant que je ne vous narre la suite de cet incroyable récit reprenez donc de cet excellent cognac"
Le Maitre remplit une fois de plus mon verre. Les effets de l'alcool  me procuraient une sensation de  bien être et m'enveloppaient dans un délicieux état. Pernel reprit le fil de son étrange histoire :
"-Mon oncle accepta donc, comme vous le savez déjà, de collaborer au projet du comte et devint, effectivement, quelques années plus tard, riche et fortuné."
Pernel s'excusa de s'interrompre et s'absenta un moment. Il réapparut portant dans ses mains le mystérieux manuscrit de son ancêtre et réintégra son fauteuil. Après avoir feuilleté les pages de l'in folio il poursuivit :
"-C'est donc mon oncle Geoffroy Pernel qui nota en ces termes le déroulement de l'expérience :
 
Après de nombreux mois de préparation destinés à l'étude du grimoire et à la mise en place d'appareilles chronologiques, le comte et moi décidâmes d'entreprendre l'expérience  de fixation temporelle. Je ne peux ici qu'essayer de décrire nos impressions en faisant l'impasse sur les spécificités techniques du procédé, lesquelles seraient trop complexes à faire entendre.
Nous débutâmes l'expérience le jour de la septième lune.
Après avoir procédé à la vérification des différents mécanismes nous enclenchâmes le processus de fixation.
Bien que nous nous trouvâmes dans les caves du château de Saint-Madel, nous ressentîmes une intense chaleur matérialisée presqu'aussitôt par une aveuglante lumière.
Les murs de la pièce s'effacèrent,  sol et plafond disparurent. Nous flottions dans le vide et ressentions une peur excitante.
De nombreuses et surprenantes images nous apparurent alors. Nous vîmes le passé, le présent et l'avenir de manière simultanée. Nous vîmes toutes les actions du monde et du cosmos. Nous vîmes nos propres personnes et les pensées qui en émanaient. Mais les mots sont si faibles pour désigner un tel spectacle. Nous étions hors du temps, nous avions atteint l'aleph, ce point universel englobant le tout. Nous avions atteint la vérité ultime.
Soudain je sentis le présent vaciller. Bientôt,  je ne serai plus qu'un souvenir,  pensai-je. Le passé sera ma geôle, le futur sera mon gardien et telle une note sur la table d'harmonie de la mémoire, j'irai me perdre dans les mesures de l'oubli.
Le phénomène cessa alors.  Le comte et moi nous nous dévisageâmes. Qu'avions-nous vécu ?
Nous vérifiâmes l'heure afin de nous persuader de la réalité de l'expérience. L'horloge fonctionnait parfaitement et pas une minute ne s'était écoulée.
Nous étions parvenus à figer le temps.

Voilà Mon jeune ami la fabuleuse histoire de Geoffroy Pernel et d'Alix De Saint-Madel. Voilà le manuscrit qui m'a incité à vouloir renouveler cette expérience.
Hélas ! Je crains que tout ceci ne soit que légende car aucune de mes expériences n'a, à ce jour, était concluante. En outre,  je n'ai jamais eu entre les mains ce fameux grimoire d'alchimie et mon oncle ne fait nulle part mention des détails techniques relatifs à l'expérience de fixation temporelle. C'est pourquoi j'ai peur de vous décevoir en vous avouant que je ne souhaite dorénavant plus poursuivre mes recherches.
-Mais vous ne pouvez pas abandonner aujourd'hui !m'exclamai-je. Cela serait idiot.
-Idiot ? Mais c'est vous l'idiot ! vociféra Pernel. Vous êtes idiot de croire que l'homme peut maitriser le temps. Penser pouvoir le figer, ne serait-ce qu'un instant, est complètement fou ou naïf.  Je n'aurais jamais dû vous mettre en tête cette ambition démente. Pardon mon jeune ami, pardon de vous décevoir mais le temps n'est pas à notre portée. Nous devons le subir avec calme et l'envisager sans peur. Voilà ce que nous pouvons seulement faire face à cet ordre immuable. Me comprenez-vous  Guy ?"
Je ne répondis pas. j'étais effondré à l'idée que Pernel ne veuille poursuivre sa quête. Je repensai à son héritage et osa poser une dernière question :
"-Comment, Monsieur, expliquez-vous alors la réalité de ce manuscrit et les biens dont vous avez hérité de votre oncle ? "
Pernel me dévisagea un instant et ironiquement me dit :
"-Seul le temps nous le dira mon jeune ami. "

 

Gaspard Collal dans Poésie.
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