Le bourreau de la démocratie

(Place de la révolution, vingt-et-un janvier mille sept-cent quatre-vingt-treize)

Tout Paris attendait ce moment jouissif
Et dans toutes les rues retentissait poussif
L’énorme voix commune à la brûlante haleine
Qui chantait d’une teinte ivre, et ardente, et pleine
Quand sur la grande place où Paris fourmillait
S’arrêta la voiture où le roi gentillet
Étais assis derrière et contemplait la foule,
Un peu peureux du bruit, tel celui d’une houle,
Que son peuple faisait mécontent, furieux,
Qui réclamait sa mort en ce jour glorieux.
Puis quand Santerre ouvrit la porte du cortège
Et que le condamné descendit de son siège
Le tiers-monde pris des pierres et les lança
Avec force sur le roi déchu, le forçat.
Calme, le traître ôta sa redingote brune
Toujours sous la huée et l’injure commune
On coupa ses cheveux et découpa son col
Et comme sous la forte emprise de l’alcool
Le captif assommé et de plus en plus pâle
Avançait doucement vers l’échafaud très sale
Et quand il fut dessus, d’un ton fort fracassant
Le roi hurla aux gens :
« – Je meurs en innocent !
Je suis innocent de tout ce dont on m’accuse ! »
Mais l’ample raillerie générale et profuse
Résonna de plus belle à ce pauvre discours
À cet engagement, à ce dernier recours.

Le bourreau pris le roi et lui dit :
« – Vois, observe,
Ton peuple, ces gens-là, cette foule s’énerve.
Ils désirent ta tête, ils attendent ta mort. »
Et serrant dans sa main la tête encor plus fort
« – Regarde-les bien tous, ces hommes en colère
Que tu voles chaque an tout le pain de leur terre
Ô mon si pauvre roi, le peuple est affamé.
La révolution qu’on a tant proclamé
Sera sous peu finie, vive la république !
Elle naîtra bientôt, après ta mort publique.
Ô sire, ça gargouille ici, c’est un foutoir !
Car ils attendent tous quand sur le grand trottoir
Ils pourront marteler ta tête pitoyable
D’horribles coups de pieds, ô mon roi misérable.
Sire, vois-tu, vois-tu ces gens sur le pavé
Qui t’insulte sans cesse et t’ont fort dépravé
Ces paysans, ces gueux, toute la populace
Qui meurt, qui meurt de faim ô sire, dans la crasse
Qui chante : » – ah, ça ira, ça ira… « Tout le jour,
Et marche de l’avant au bruit d’un gros tambour.
Oh ! chaque homme et son fils, chaque femme et sa fille
Oh ! ceux-là, l’ont brûlé, ô mon roi, ta bastille !
Et puis quoi tu croyais être apte à t’en sortir
Et dire que c’est toi le saint, le grand martyr !
Mais quand tu te vautrais dans ta belle demeure
Des enfants, des bébés crevaient de faim chaque heure. »

Le roi qui devenait blanc et plein de sueurs
Épiait de ses yeux craintifs et sans lueurs
La foule gigantesque, angoissante, effroyable,
L’insulter. Le bourreau de sa main incroyable
Désigna le public impatient :
« – Tu vois,
Le cri du peuple est le plus fort. Entends, sa voix
Qui demande vengeance et quémande ta tête
Pour l’observer gésir et que ce soit la fête.
Et si les anciens rois s’offusquent, tralala !
Ah ! n’est-ce pas, vous tous ? Mort à ces marauds-là !
L’entends-tu, l’entends-tu, sire, c’est la crapule
Grouillante dans les rues, les estomacs qui brûlent
La tronche ensevelie de gros pustules noirs
Dehors vis et s’accroît loin de tes grands manoirs,
Sous la pluie, dans la peste, et les flaques de boues
Pendant que vous goinfrez de pain vos grosses joues,
La crapule dehors se tortille de faim
Et comme un affreux ver, elle rampe sans fin.
Mais croyais-tu vraiment t’échapper de la France
Et délaisser ainsi tout ton peuple en souffrance ?
Tu croyais pouvoir prendre encor tout notre pain
Te voilà maintenant fait ainsi qu’un lapin.
Et nous avons repris nos dues aux tuileries,
Mais aussi dépouillé toutes boulangeries.
Oh non, sire, Paris n’est plus une putain
Et elle arrive pour reprendre son butin
Que vous avez volé ; mais nous sommes, nous sommes
Devenu mon grand roi, devenu de vrais hommes !
Le peuple a déjà bien trop été violé !
Assez de la famine arpentant le volet.
Est bientôt votre tête errera toute seule
Elle sera coupée de votre corps si veule.
Sire, ça pue les rues, ça bave dans la nuit
Sire, la faim, la faim, brille jusqu’à minuit ! »
Le bourreau se tournant vers la foule hurlante
Cria :
« – Vox populi ! frères, l’aube est brûlante ! »
Puis il se retourna vers le gros roi pâlot
« – Je vais te découper la tête, grand salaud !
Je la couronnerai avec le bonnet rouge !
Et je la traînerai dans le plus sale bouge ! »

À ces mots le bourreau de sa main de titan
Empoigna fortement la corde. En un instant
Cessèrent les tambours et s’abattit la lame
Sur le roi très ventru qui suait tel une âme
Saoule, et perdit sa tête immonde qui tomba
Quand s’agita un vent au goût de vieux tabac
Et pendant un instant très court ces sans-culottes
Avaient flanché de peur et leurs têtes pâlottes,
Malades, regardaient, l’abominable horreur
Qui vivait devant eux, tressaillant de terreur
La ville, le ciel, l’air, le temps plus rien ne bouge !
Et quand l’ancien roi fut vêtu d’un bonnet rouge.
L’exécuteur le mis sur une pique et la
Voix portante gueula :
« – Merde à ces nobles-là !
Crapule, citoyen, peuple français, canaille
Cette vermine est morte ainsi qu’une volaille.
Regardez donc le ciel ! Il sent fort la gaieté
Allons, allons, français ! vive la liberté !
Et celui qui sera citoyen malhonnête
Ah, se retrouvera pareil à lui : sans tête ! »
Et agitant le pique il partit en chantant…
La vraie démocratie n’a qu’un seul prix : Le sang !

Guillaume Rindelaire dans Poésie.
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