Les beaux hommes

Pendant qu'un mal hideux sur vos langues, pavoise
Et que vous arborez les haillons du néant,
L'éphémère à la bouche et la lèvre sournoise,
Veules comme des pleurs mangés par l'océan ;

Pendant que, sans répit, votre bile malsaine
Traîne, nauséabonde, une âme d'urinoir
Et que de la colère, idiots jusqu'à l'obscène,
Vous ne cessez jamais de vomir le sang noir ;

Pendant que sous l'oeil froid des aveugles machines,
Tout à votre labeur insane et belliqueux,
Avec indignité, vous ployez vos échines
En salissant les murs de mensonges visqueux ;

Pendant que les yeux secs, la lippe larmoyante,
Entre faux catéchisme et confuses rancoeurs,
Du haut de votre Olympe à la haine aboyante,
Vous contemplez l'abîme où gargouillent vos coeurs ;

Pendant, pendant aussi que, monstrueux ou presque,
Ignobles dans un siècle affalé dans le pus,
Le rire chevauchant l'ambition grotesque
Et le ventre agité d'égoïsmes repus,

Oh ! pendant que remplis de la note suave
Du coassement laid des crapauds, tout à coup
Vous mettez à vous seuls, tout pleins de votre bave,
Le sordide au pinacle et le rêve à l'égout ;

Oui ! Pendant que l'orgueil enflé par la sottise,
L'esprit dégoulinant jusqu'au fond des trottoirs,
Méchants à rendre folle une terre promise,
Consternants à changer les saints en dépotoirs,

Vieux paquets furieux autant que ridicules,
Jarret haut, babil vague et tendons chatouillés,
Vous écorchez le sol de vos pas minuscules
Comme si l'univers eût gémi sous vos pieds ;

Pendant que vos nez mous aux rictus affairistes
Hument, soir et matin, le fumet du magot,
Que déjà bouffis d'or dans des poulaillers tristes,
Vous allez caquetant pour soigner votre ego ;

Pendant... pendant qu'enfin, ô bouffons, ô cloportes !
O pourceaux grimaçants, ô doublures d'humains !
Tous traîtres à la vie allongée à vos portes,
Vous insultez le beau qui vous ouvre les mains ;

Une douleur me gifle, âcre, toujours la même,
Hérissée à ma joue inconsolablement,
Car ce qu'en vous je hais, je l'abhorre en moi-même,
Car je ne suis pas moins infâme ni dément.

Ah ! c'est mon coeur entier que ce tableau fouette !
Au fracas de nos cris ! aux coups de nos jeux bas !
A la fureur desquels l'existence muette
Se blesse chaque jour de stériles combats.

Je vois s'époumoner cent défaites livides,
J'entends hurler notre âme orpheline et sans Dieu,
Je frissonne devant nos cathédrales vides,
Plus pâle qu'un remords, plus glacé qu'un adieu.

Sur moi roulent ensemble et les loups et les fauves
Enragés à ma perte, éblouis de ma peur,
Et je tremble aux périls des solitudes fauves
Dont l'image sanglote avec fièvre et stupeur.

Je suis vos abandons, je suis vos faces mortes,
Je suis l'appel terrible écrasé par le fer,
Je suis vos mots sanglés en de viles cohortes,
Qui, dans leur paradis, ne parlent que d'enfer.

Comme vous, comme vous, ô débâcle, ô déroute !
J'ai gardé le poison d'un regret plein d'effroi,
Puis sur ma lèvre, hélas, parmi l'ombre et le doute,
La même question douloureuse : " pourquoi ? "

Oh ! Pourquoi ? Nous avions le monde à nos fenêtres ;
L'espace nous comblait du rire de l'éveil ;
L'azur amoncelait des étoiles champêtres
Et des ravissements de houle et de soleil ;

Les jours mélodieux fusaient tels des dimanches ;
Chaque heure, chaque instant nous voulait plus épris ;
L'amour jetait au loin de longues routes blanches
Couvertes de parfums et de baisers fleuris ;

Nous étions conviés à de splendides messes
Où les orgues du ciel filaient leurs sons joyeux ;
Le matin agitait ses cloches, ses promesses,
Comme un beau livre nu palpitant sous nos yeux ;

Dans une farandole élevée autour d'elle,
La vie étincelante acclamait le divin ;
Le temps semblait pareil à quelque frisson d'aile
Célébrant en secret des poèmes sans fin ;

O nous étions choisis pour une neuve histoire !
L'avenir subjugué faisait frémir nos voix ;
L'espérance à grands flots hâtait notre victoire
Avec des élans fiers et soyeux à la fois ;

Et, musique infinie au chevet de nos âmes,
Tous les dons soulevés en mille gerbes d'or,
Déployaient leurs longs cris plus doux que des sésames,
De l'aurore vibrante à la nuit qui s'endort...

Mais quoi ! Mais quoi ! Tout n'est soudain qu'un mauvais rêve !
Le commun foule aux pieds mes chimères d'enfant !
Puis cette vision magnifique s'achève
Par un vide cruel dont nul ne me défend !

L'horizon devant moi se disloque et se fane ;
Je retrouve bientôt mon pain lavé d'ennui
Et les lâches travaux et la fange profane
Que dévore sans cesse un inutile bruit.


Ah, mon Dieu ! Nous pouvions du moins vivre en beaux hommes,
Nos destins méconnus si vite clairsemés.
Un regard nous eût faits meilleurs que nous ne sommes,
Nous pouvions être ceux que le bien eût aimés,

Et demeurer un peu, malgré tant d'aubes grises,
L'adorable angelot qui, dans son berceau clair,
De ses doigts potelés sème des fleurs exquises
En souriant aux mots éparpillés dans l'air.




Thierry CABOT dans Poésie.
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