Les moments poétiques

Quand je m’abîmerai dans l’exil du grand âge,
A l’heure où la nuit même enlaidira mon teint,
Lorsque pour me frapper chaque fois davantage,
Des plus jeunes que moi scelleront leur destin ;

Quand les vieux étendards aux claquements fantômes
Auront sur le sol mou fini tous en lambeaux,
Que seule célébrant la vie à pleins arômes,
La poésie oindra les hymnes les plus beaux ;

Oui quand sans déployer au ciel la moindre fable,
Une douceur jamais connue éclatera,
Une douceur profonde, enjôleuse, ineffable
Dont je m’habillerai tout à coup de l’aura ;

Lorsque enfin jusqu’à moi, lumineuses trouées,
S’éveilleront les bals du sein des temps caducs,
Que je verrai bondir leurs notes enjouées
Comme eussent reverdi les princes et les ducs ;

Alors quelques moments drapés de sortilèges
Bouillonneront fougueux à travers les ans morts,
Et triomphal parmi l’assaut des florilèges,
Le poème d’un jour vêtira ses accords.

*

C’est un après-midi si lointain et si proche.
Entre les murs glacés, des toux désolent l’air.
Dehors, la bise en rage un peu partout s’accroche
Aux faméliques pins distendus sous l’hiver.

Comme est laide à frémir cette salle d’attente.
Comme chaque regard tisse l’ombre et l’ennui.
Nul ne bégaie un mot, et la porte battante
Voit quelqu’un s’éloigner de temps en temps, sans bruit.

D’une rêveuse main, une assez frêle mère
Laisse mourir ses doigts jusqu’aux plis d’un berceau.
L’enfant silencieux dans la torpeur amère,
Semble dormir, soleil jouant sur le ruisseau.

Dort-il vraiment ? Tout près, quelque chose le trouble.
Le voyage là-bas s’estompe à contrecœur.
Bientôt, les yeux ouverts, le monde apparaît double
Et son bras pur s’agite, et bat son petit cœur.

Or voilà que soudain en mouvements de soie,
Les longs doigts maternels devant lui se font jour.
Aussitôt le poupon chaviré par la joie,
Lâche plein de babils délicieux d’amour.

Puis un beau rire frais venu du fond de l’âme
Baigne toute la pièce, abolit tous les sons,
Et ce rire ingénu répand si loin sa flamme
Que chacun à l’entendre y cueille des frissons.

*

La lumière festoie, ivre d’ail et de menthe.
A la cloche, neuf coups déchirent l’été nu.
Du lit sort un bras chaud comme une fleur aimante
Tout enlacée encore aux nœuds de l’inconnu.

Quel arrachement doux, quelle féconde brise
La tirent des îlots clairsemés du sommeil ?
Elle sent que la nuit de toutes parts se brise
Pour la mêler au jour, le front lisse et vermeil ;

Le jour dont sur son cou la timide caresse
Vient asseoir le prestige à chaque effleurement ;
Mais déjà la voici, mignonne, qui s’empresse
D’embrasser le tapis d’un jeune pied charmant.

Autour des volets clos fusent des lueurs blondes.
Près de moi, silhouette adorée, elle va,
Conjuguant l’éternel pendant quelques secondes,
Faire briller un geste inouï de diva.

Et dans le tremblement moiré de ses épaules,
Dans le voluptueux roulis de son bassin,
Comme si c’était là le plus fameux des rôles,
Le rêve flottera plus charmeur qu’un vent saint ;

Ainsi je la verrai, la nuque à la fenêtre,
Pleine d’une adorable et souple nudité,
Se fondre tout entière, à nouveau pour y naître,
Avec le fol éclat sensuel de l’été.

*

Elle, vingt ans à peine, hirondelle en voyage,
Montre deux yeux songeurs lourds de joyaux diffus.
S’il m’en souvient, peut-être ai-je aussi le même âge.
L’automne au coin d’un banc met des rayons confus.

Que m’offrent-ils, ces yeux habités à l’extrême,
Tel un monde sensible entrouvert tout du long ?
Ne dévoilent-ils pas quelque huit clos suprême
Où la vie eût du cœur fait jaillir le filon ?

Octobre qui jamais, jamais ne fut plus tendre,
Baise une feuille morte envolée à demi.
Elle songe si loin, sans me voir ni m’entendre,
Au point de ne goûter que l’ailleurs, son ami.

Troublantes face à moi, ses prunelles levées
Par-delà le falot, l’anodin, le banal,
Mêlent jusqu’à plus soif des fontaines rêvées
Dont s’exhale, profond, le sanglot virginal.

Elle songe… et je vole au bout de son errance,
Aux confins de sa quête, au tréfonds de ses nœuds.
Crainte, suavité, nostalgie, espérance ;
Un paysage court, changeant, vertigineux.

Et l’absente ô combien présente pour moi-même !
Livre dans ce regard, de chemin en chemin,
Toute une âme infinie animant le poème
Mystérieux et cher de l’éternel humain.

*

Par on ne sait quel fil, je me rappelle encore
Le souffle printanier de certain beau jeudi.
Enfants nobles et purs que la grâce décore,
Elle et moi sourions à l’éclatant midi.

Nous ne connaissons point les blessures des hommes ;
Le seul goût d’être ensemble illumine nos voix ;
Et comme rien ne peut ternir ce que nous sommes ;
Aujourd’hui, c’est demain cajolé maintes fois.

Sept ans. Pas un de plus. Que l’heure semble unique !
Le sacre nuptial approche en frissonnant.
Ma fiancée en herbe, ô feu ! me communique
De sa lèvre un peu rose, un oui tourbillonnant.

Son doigt pâle et mignon vite orné d’une bague,
Devient oiseau de cœur, caresse de l’esprit,
Et l’amour qui chez moi règne, gonfle, divague,
Parsème ses cheveux d’un arc-en-ciel fleuri.

Enfin pour la combler, rêve de tous les rêves,
Tandis que le salon flamboie avec douceur,
Que submergés sous les délices les moins brèves,
Nous humons du futur l’onctueuse épaisseur,

J’enlace à pleine main le rideau couleur neige
Où je vois notre hymen plus que jamais ardent,
Puis en cadeau béni, lumineux sortilège,
Je lui fais une robe et l’enroule dedans.

*

Quatre moments surgis des flots de la mémoire…
Quatre vieilles saisons comme décor lointain…
Ma figure trouée ainsi qu’une écumoire,
Jeune, resplendira de chaque don éteint :

Un rire de bébé, l’hiver, qui nous étonne,
Un éveil somptueux se déployant, l’été,
Un regard automnal plein de fièvre gloutonne,
Un couple d’angelots qu’avril a transporté.

Thierry Cabot (La Blessure des Mots)
http://www.accents-poetiques-editions.com/produit/la-blessure-des-mots/

Thierry CABOT dans Poésie.
- 381 lectures - mention j'aime

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.