Mallarmé : de l'impuissance au néant.

Les biographes de Stéphane Mallarmé s'accordent tous pour reconnaître que celui-ci dans son adolescence se signala par une abondante production.
Comme tout poète majeur, l'auteur de "Apparition" sentit vite les faiblesses de ses premiers vers et se tourna délibérément vers un art exigeant où bientôt le moindre mot allait être passé au crible, évalué, pesé et pensé dans son rapport avec les autres sel'on un subtil dégradé analogique.
Or très tôt l'impuissance, la malédiction des créateurs, qui "s'étire en un long bâillement" vint mettre à mal ses ambitieux projets. Cherchant la perfection formelle avec un acharnement surhumain, Mallarmé à brève échéance menaçait de se condamner à une forme de stérilité.
Quand tendu en effet vers un absolu terrorisant, rien ne semble trouver grâce à vos yeux, la page blanche, "le vide papier que la blancheur défend" reste hélas ! votre unique horizon, un horizon à la fois vierge et dévasté.
Eh bien, le trait de génie de Mallarmé, ce fut justement de faire de cette impuissance un des thèmes essentiels de son art, ainsi qu'en témoignent nombre de poèmes dont " Le cygne" peut-être constitue l'illustration la plus saisissante. En véritable héros de l'esprit tourmenté par son idéal, ce délicieux poète sut forger des alexandrins inoubliables pour échapper au vide, à la vacuité.
"Seul, le silence est grand, tout le reste est faiblesse". Ce vers d'Alfred de Vigny s'applique admirablement bien au drame mallarméen ; tenté par le silence, l'écrivain oscille de plus en plus entre les démons de l'impuissance et les vertiges du néant.
Comme le relate Pierre-Olivier Walzer dans sa monographie consacrée à Mallarmé, le poète écrit même à Henri Cazalis, fin avril 1866 : "Le Néant, auquel je suis arrivé sans connaître le bouddhisme, et je suis encore trop désolé pour pouvoir croire même à ma poésie et me remettre au travail, que cette pensée écrasante m'a fait abandonner".
Tout est dit.
Mallarmé avait mis la barre si haut que la sclérose totale et la folie le guettaient à tout moment. Il se contentera ensuite, à défaut de poursuivre un absolu jugé inaccessible, de composer des poèmes uniquement teintés d'absolu.

Thierry CABOT dans Poésie.
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