Paul Valéry

"Le poème, cette hésitation prolongée entre le son et le sens".
Une telle formule résume fort bien à elle seule le harassant travail auquel s'est astreint Paul Valéry pour faire rayonner les mots.
Féru de Mallarmé dont il sera le disciple et qu'il rêvera d'égaler, Valéry n'aura de cesse en vérité de cultiver sa différence.
Une grave crise existentielle survenue à Gênes dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892 le verra tourner le dos à ses anciens choix esthétiques afin de se consacrer uniquement à "la vie de l'esprit". En 1917, revenu à l'écriture, Valéry publiera "La jeune Parque" avant de livrer au public quelques années plus tard "Le cimetière marin" et le recueil intitulé "Charmes".

Demeuré fidèle à la prosodie classique, celui-ci d'emblée rejette en bloc "l'inspiration" prônée par les romantiques, se détourne complètement de "la dictée de l'inconscient" chère aux surréalistes et, comme l'indique Georges Pompidou, "ne croit qu'à un art patiemment et intelligemment élaboré".
Rien ne l'irrite donc plus que ces poètes qui, grâce à je ne sais quelle puissance miraculeuse, jettent sur le papier, le coeur en bandoulière, les fruits de leurs créations. Selon lui, la plupart des vers ne sont pas donnés mais conquis. C'est au prix d'efforts soutenus, répétés, quelquefois surhumains que le vrai poète trouve enfin son chemin de lumière.
En véritable "héros de l'esprit" réfractaire à la moindre facilité, Valéry cisèle indéfiniment ses alexandrins et ses octosyllabes avec les exigences d'un orfèvre. Poussant l'idéal mallarméen jusqu'à ses extrêmes limites, on le voit soucieux de ne négliger aucun détail susceptible d'alimenter la flamme poétique. Cette vertigineuse quête de perfection ne le quittera jamais. Il y aurait un livre à écrire - si tant est que ce fût possible - pour mesurer tous les progrès accomplis d'une version d'un texte à l'autre. De tâtonnements en repentirs, au milieu des écueils de l'acte créatif, Valéry ressemble à un savant chargé d'assembler des corps chimiques en vue d'atteindre le Graal.
Face à une ambition aussi démesurée, à quel niveau exact se situe alors cette oeuvre ? Un artiste après tout est jugé sur des réalisations et non sur une profession de foi.
Or une évidence s'impose : Valéry est bel et bien un grand poète.

Qu'on lise par exemple la courte pièce "Les pas" toute en finesse et en mystère, où l'attente sublimée finit en douce apothéose :
"Ne hâte pas cet acte tendre,
Douceur d'être et de n'être pas,
Car j'ai vécu de vous attendre,
Et mon coeur n'était que vos pas."

Qu'on se laisse porter par les lumineux sizains du "cimetière marin" :
"Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée
O récompense après une pensée
Qu'un long regard sur le calme des dieux!

Quel pur travail de fins éclairs consume
Maint diamant d'imperceptible écume,
Et quelle paix semble se concevoir!
Quand sur l'abîme un soleil se repose,
Ouvrages purs d'une éternelle cause,
Le temps scintille et le songe est savoir."

Qu'on se plonge tour à tour ensuite dans les beautés de "La jeune Parque", de "Anne" et de "L'Abeille" : une écriture à la fois aérienne et dense, chaude, suavement musicale nous fait toucher du doigt les interrogations de l'être, les mystères de l'âme et les palpitations de la vie.

Fortement intellectualisée, subtilement sensuelle, la poésie valeyrienne s'insinue en nous de façon troublante. D'une fluidité remarquable dans ses meilleurs moments, elle devient même une caresse de l'esprit qui nous renvoie à notre humanité fragile, à nos commencements diaphanes.

Oui à maints égards, sans l'ombre d'un doute, Paul Valéry mérite bien, soixante-dix ans après sa mort, de figurer dans notre Panthéon poétique. 

Thierry CABOT dans Poésie.
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