Une seule voix ?

Ecrivain et critique, Luc Decaunes (1913 - 2001) plaide en faveur d'une drôle de théorie selon laquelle les meilleurs auteurs de vers aspirent confusément à une espèce de nirvana poétique. A l'appui de sa thèse, il cite quelques extraits de textes censés en illustrer le bien-fondé.
Qu'en pensez-vous ?

"J'entends l'affirmer sans détour : à une certaine hauteur du lyrisme, quand l'expression individuelle s'est dépouillée de ses apparats, de ses tics, de ses obsessions, le poème retrouve un ton de voix universel. Alors, on dirait soudain que toute démarche poétique  n'a été, en dernière analyse, que la recherche de ce langage unique où les contradictions , les oppositions de chaque auteur disparaissent, fondues en une même aspiration, pour ne laisser subsister qu'une parole transparente, commune à tous les hommes.
Bouleversante découverte que d'entendre soudain la même voix à travers des poèmes d'époques et de styles bien dissemblables. Comme si, enfin, les mots étaient nus dans le cœur de l'homme immémorial.
En vérité, ce n'est pas la singularité - qu'elle soit verbale ou intellectuelle - qui fait le génie de l'écrivain, mais son pouvoir d'atteindre, une fois ou l'autre, ces lieux parfaits de la parole humaine où toutes les voix sublimes se ressemblent. Au sommet le plus nu, le plus bouleversant du langage, la poésie est anonyme. Je rêve de cette anthologie unanime où il n'y aurait plus que cette poésie-là."

"Au retour de dure prison
Où j'ai laissé presque la vie" (Villon)

"Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé ni les amours reviennent" (Apollinaire)

"J'aurai bientôt perdu mon apparence
Je suis en terre au lieu d'être sur terre
Mon cœur gâché vole avec la poussière..." (Eluard)

"Ils sont vêtus de blanc et lavés de pardon." (d'Aubigné)

"Et peut-être qu'un jour pour de nouveaux amis
Dieu tiendra ce bonheur qu'il nous avait promis." (Fargue)

"Je n'aurai pas été, là-bas, dans les étoiles !" (Laforgue)

"Quand nous en serons au temps des cerises
Vous aurez aussi vos peines d'amour" (Clément)

"Les cris aigus des filles chatouillées,
Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
Le sein charmant qui joue avec le feu,
Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
Les derniers dons, les doigts qui les défendent..." (Valéry)

"Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derrière les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets..." (Baudelaire)

Références : Charles Baudelaire par Luc Decaunes - Poètes d'aujourd'hui - Seghers

Thierry CABOT dans Poésie.
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