Une vie

C’est une toute petite fille qui vient d’ouvrir les yeux, une toute petite merveille qui ne sait rien de la vie. Demain, je ne travaillerai plus à la maternité de l’hôpital Foch, je prendrai officiellement ma retraite après 35 ans de bons et loyaux services.

Des bébés, j’en ai vu. J’ai vécu des moments très émouvants qui resteront en moi jusqu’à mes derniers jours. Quelques drames aussi : ce petit garçon qui est mort dans mes bras, alors que je le transportais en urgence en Néo Nat. C’était en 1965, un hiver glacial, une petite femme toute frêle venait de mettre au monde son sixième enfant, celui de trop sans doute ! Au début, j’ai cru que je ne survivrais jamais à un tel traumatisme, mais j’ai reçu le soutien des infirmières et de mon chef de service, un homme très humain qui avait de l’expérience. La vie suit son cours, naissance après naissance, dans les pleurs, dans la joie.

Aujourd’hui, je vais de chambre en chambre, je fais le plein d’émotions, essaie de ne pas montrer ma tristesse. Je vais me retirer dans ma province, un tout petit village du Poitou. Par chez nous, les gens ne font pas de manières. Quelquefois, leur simplicité m’a manqué.

C’est une toute petite fille qui ne sait rien de la vie. Comment lui dire la difficulté de l’existence, la nécessité de se battre chaque jour ? Je la regarde longuement, sa maman dort, paisible, les yeux encore marqués par l’effort. C’est la vie qui est sortie de son corps.

Voilà, c’est terminé, je ne sentirais plus l’hôpital, ne me réveillerais plus en pleine nuit, ne prendrais plus le café avec les infirmières après une garde difficile. Je sors de l’établissement, il fait frais ce matin, surtout ne pas se retourner.

AMISDESMOTS

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