Bigflo & Oli - La Cour des Grands

Les nouveaux petits prodiges du rap

Soyons clairs : je ne suis normalement pas très fan de rap. Par rap, j'entends des paroles putassières crachées violemment par un individu - en général de sexe masculin, d'ailleurs. Mais bien sûr, le rap c'est comme la religion : le genre n'est pas intrinsèquement mauvais, ce que les rappeurs en font par contre... Par exemple, j'ai beaucoup aimé MC Solaar, qui fait dans ses chansons un vrai travail sur les mots. Or, j'ai découvert il y a déjà quelque temps deux petits prodiges qui m'ont fait redécouvrir le rap. 

Petits prodiges, petits génies, ils ont été reconnus comme tels puisqu'ils ont été élus les plus jeunes rappeurs français à être disque d'or. Bigflo & Oli, respectivement 23 et 20 ans, sont paroliers, compositeurs et instrumentalistes. Ils ont étudié la musique et, comme ils le disent eux-mêmes, "connaissent leurs classiques". On les compare à IAM, dont ils seraient la relève. Le leader du groupe, Akhenaton, a d'ailleurs dit : « La première fois que je les ai vus, leur maman les attendait dans les coulisses et ça m'a bien fait rire. Puis quand je les ai entendus balancer leur texte, j'ai pris une énorme claque. Ils sont clairement passés par l'école du micro d'argent."

Je ne sais pas s'ils ont écrit leurs textes afin de plaire à tout le monde - ce serait dommage - mais il est certain que certaines chansons me parlent et d'autres moins. Cependant, même si les thèmes abordés ne vous parlent pas, l'alchimie des mots et de la prosodie fonctionne en général très très bien. Et j'ai mis deux fois très exprès.

Raconte-moi une histoire…

C’est un des aspects du disque que je préfère le plus : dans leurs chansons, Bigflo & Oli nous racontent des histoires. Si ce ne sont pas les premiers à le faire, je trouve en revanche qu’ils le font très bien. 

A titre d’exemple, Le Bouchon décrit un embouteillage et les pensées des conducteurs qui y sont coincés. Visuellement, cela fonctionne et l’on se voit passer d’une voiture à l’autre, d’un conducteur à l’autre, d’une pensée à l’autre. 

Cette polyphonie, tantôt dissonante, tantôt harmonieuse est caractéristique de cet album : Bigflo & Oli donnent la parole à tous. Parce qu’ils sont deux, il arrive souvent que cette parole soit distribuée entre deux personnages, à la façon d’un chant/contre-chant. Ainsi, Marco est un dialogue entre Marco et la Mort, Raccroche, une mise en parallèle d’un garçon et d’une fille qui viennent d’être plaqués, Le Bijoutier, l’histoire d’un braquage vu tour à tour par le bijoutier et le braqueur, Nik ta mère, la vision d’un quidam sur les banlieues et celle des habitants desdites banlieues. Enfin, dans Le Cordon, une mère qui a avorté échange avec l’enfant qu’elle n’a jamais eu. Cette chanson m’a mis une claque : du haut de leur jeune âge, Bigflo & Oli abordent ce sujet difficile avec une maturité, une finesse et une absence de jugement rafraîchissantes.  Je ne saurai trop vous conseiller d’aller l’écouter au plus vite : elle est ici. En attendant, voici le premier couplet : 

« J'aurais pu être un grand artiste, un prix Nobel ou un bandit
Naître dans tes bras, voir dans tes rides à quel point j'ai grandi
Tes battements d'cœur me font imaginer ton sourire
Je vivrai dans ton monde main dans la main avec tes souvenirs
Laisse-moi t'appeler "maman", c'est pas souvent, c'est vrai
Je veux une place au soleil dans ton jardin secret
Pourquoi t'as pas voulu de moi ? Tu dois avoir tes raisons
Y'avait sûrement pas assez d'place dans notre petite maison
Sèche tes larmes, j'suis qu'une graine qui n'a pas pris racine
J'me connais pas et, toi, maman, dis-moi comment tu m'imagines
J'étais trop pressé, c'était p't-être trop tôt
À mon souvenir, accroche sur l'mur un cadre sans photo
Décris-moi la vue de ta chambre, chante pour m'réconforter
Parfois, je ris en imaginant le nom que j'aurais porté
La mort, la vie : j'y connais rien, quand j'y pense, je m'y perds
J'le verrai jamais mais, s'te plaît, maman, fais-moi un petit frère
Retiens juste mon amour, profite, va faire un tour
Tu serais peut-être bien plus triste si j'avais vu l'jour
J'aurais p't-être claqué la porte et tout foutu en l'air
Gâcher nos vies en un éclair, d'ailleurs, où est mon père ?
La mer, les fleurs, le soleil, les amis, les anniv' ratés
La tristesse, la peur : je ne connaîtrai jamais
Ça fait quoi d'respirer ? Parle-moi, j'veux pas te voir en pleurs
Tu ne m'as pas gardé dans ton ventre, mais laisse-moi une place dans ton cœur. »

Un mélange détonnant

J’aime énormément le parfum de jeunesse et de maturité qui émane de cet album. Car peu avant Le Cordon, on trouve Comme d’hab, qui raconte les soirées de Bigflo & Oli : des soirées où seul un pote a le permis et où l’on trouve, entre autres, « le pote condamné qui sortira en douce, le pote amoureux qu'on voit plus depuis qu'il est en couple ». Et je ne sais pas pour vous, mais de délicieuses effluves d’adolescence me reviennent en mémoire à l’écoute de ces paroles. Et je suis toute attendrie par les paroles douces et gauches de Raccroche, qui ressemblent à ces adolescents qui sont soudainement pris d’une poussée de croissance mais sur les joues desquels l’enfance s’attarde encore. Lisez plutôt : 

« Moi j'suis ton grand pote, lui c'était juste un petit copain
Il était moche de toute façon, tu ris quand j'le charrie
Et si tu trouves aucun garçon, dans dix ans on se marie
Arrête de râler, y'a plus grave, viens on crame ses affaires
Tu veux l'numéro d'mon cousin ? Il est célibataire
Non j'déconne, tais-toi, t'es pas grosse et j'le dis toujours
Pour ouvrir les portes du bonheur faut bien des poignées d'amour ».

Par ailleurs, dans La Cour des Grands, ces grands adolescents font une déclaration à ces fameux grands (rappeurs) et au monde : ce sont des rappeurs, ils connaissent « leurs classiques », mais ils sont différents. Ce ne sont pas des « gangsta », et d’ailleurs, les gens ne les connaissent pas - ils le disent dans la chanson « C’est qui ces deux-là ? ». Ils se réclament donc du rap old school, du « bon » rap, et dénigrent gentiment les rappeurs actuels qui n’articulent pas et, justement, se la jouent gangsta. Pourtant, ce ne sont pas des saints non plus : faisant leur entrée dans La Cour des Grands, ils se présentent en grande pompe, comme souvent les rappeurs, bons ou mauvais. Ce n’est pas la partie que je préfère, mais je suppose que certains codes du rap sont incontournables.

Allez, si vous ne les connaissez pas encore, laissez-vous tenter par cette petite sélection : 

Bigflo & Oli se présentent
Nous aussi : https://www.youtube.com/watch?v=BdFY2GjQncE
Gangsta : https://www.youtube.com/watch?v=NfRgi41xL_4

Les chansons sérieuses (et sérieusement réussies !)
Monsieur tout le monde : https://www.youtube.com/watch?v=ZFW-ET8fcMk
Le Cordon : https://www.youtube.com/watch?v=gICKqB1KQhQ

Les chansons qui fleurent bon la jeunesse
Raccroche : https://www.youtube.com/watch?v=_MyCNn_Gp1w
Comme d’hab : https://www.youtube.com/watch?v=lNR_LkDju6g

Crédit photo : Kmeron, Big Flo Et Oli Live Concert @ D6Bels on stage La Ferme Du Biereau-0344 (sur Flickr)

Bee dans Critiques.
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