ET SI ON AIMAIT LA FRANCE - BERNARD MARIS

« Je crois que tout est parti de là. Quand Michel Houellebecq a déclaré, un matin, sur France Inter : « On ne doit rien à son pays. » Puis il a répété après un silence : « Non. On ne doit rien à son pays. » […] Je n’en ai pas très bien compris le sens. Je ne suis pas sûr de vraiment le comprendre encore. »

C’est par ces phrases que Bernard Maris débute son essai, Et si on aimait la France. Bernard Maris, je ne l’ai pas connu de son vivant. Fervente auditrice de France Inter, je n’ai pourtant jamais poussé la curiosité jusqu’à écouter sa chronique quotidienne. Il traitait d’économie, et ma foi, l’économie et moi…

Et puis, avec les attentats du 11 janvier, j’ai appris que Bernard Maris était aussi Oncle Bernard. Tout de suite, ce petit nom me l’a rendu plus affectueux. C’est idiot mais c’est vrai. Pourtant, à ce jour, je ne sais toujours pas ce qu’Oncle Bernard écrivait. C’est encore plus idiot. C’est précisément pour me sentir moins bête que j’ai décidé de lire Et si on aimait la France.

Ecrire une passion française

Ce n’est clairement pas le titre qui m’a attirée car je trouvais le sujet sentait un peu le café du commerce ou – pire – le slogan politicien. Bernard Maris m’a pourtant prise par la main en intitulant son premier chapitre "Ecrire une passion française" et en racontant l’histoire véridique d’un petit garçon pour qui un champ lexical est un champ de fleur. Il se rappelle que son maître, Monsieur Vergniaud, « faisait la lecture (à sa classe chaque vendredi soir), en récompense d’une semaine studieuse. […] Il n’usait pas de « champs lexicaux » ou autres inconvenances. Il (leur) donnait simplement envie de lire ». La conceptualisation, une maladie française ? Possible. Rappelons-nous que dans les programmes scolaires, « apprendre à nager » se dit désormais « traverser l'eau en équilibre horizontal par immersion prolongée de la tête » dans un « milieu aquatique profond standardisé »…

Mais je m’égare : le propos initial de Bernard Maris, c’est de raconter comment il en est venu à aimer la France. Le fait que les Français aiment la littérature et que mourir pour un bon mot ne les dérange(ait) pas outre mesure parle à son cœur. Il lie à cela à l’idée que les Français étaient traditionnellement galants. Il apprécie aussi cette galanterie à la française, « sublimation d’une pulsion » et « preuve de civilisation ».

Démographie, économie et géographie

Bernard Maris décrit donc la France et les Français qu’il aime tendrement. En plus de la langue et de la galanterie, il les raconte à travers les prismes de la démographie, de l’économie et de la géographie. A mes oreilles, cela ne semblait pas passionnant non plus mais je vous promets que c’est très intéressant ! Il s’appuie sur les recherches d’autres et avance des hypothèses qu’il admet être tout à fait personnelles. En fait, il avance des hypothèses qui lui plaisent et soulignent les caractères français qu’il affectionne.

A titre d’exemple, il part de la constatation qu’à partir de 1750, la population de la France a considérablement ralenti sa croissance grâce au coitus interruptus. Sel'on Bernard Maris, ce choix a un triple corollaire : le respect des femmes, qui ne servent plus qu’à enfanter, le respect des enfants, qui ne sont plus des accidents ou des assurances-retraites et enfin la naissance du couple romantique. Bernard Maris voit dans ce choix une décision du peuple français qui, le premier, a inventé un équilibre de population. Il en profite pour glisser que ce choix était déjà une preuve que le peuple français accepte le changement, contrairement à ce que prétendent nos politiciens.

Une France fantasmée ?

Donc, Bernard Maris ne parlerait que de ce qui lui plaît et émettrait des hypothèses qui vont uniquement dans son sens ? Non, Bernard Maris nous parle également de la France actuelle, la France périurbaine bétonnée. Sel'on lui, c’est cette France, où végètent les français qui n’ont ni vrai travail, ni ressources, qui est la grande perdante, et non celle des banlieues. Les banlieues, en effet, sont des lieux de passage – l’ascenseur social fonctionne, sel'on Bernard Maris – et l’Etat français fait beaucoup pour elles. A l’inverse, la France périurbaine est la grande oubliée.

Deuxième preuve que Bernard Maris ne repeint pas la France en rose : il conclut son livre en se demandant si la République a échoué. En effet, « quand j’étais à l’école primaire [écrit-il], ce « On est en république ! » était, je me souviens, crié à tort et à travers. Il résumait et indiquait tout : la liberté, le refus de l’autorité, de la contrainte, le désir, l’envie, le futur. » La République était réponse à tout. Aujourd’hui, les Français ne se sentent plus protégés par leur République, nous dit Maris. C’est d’ailleurs sur ce sentiment de vulnérabilité que jouent les Le Pen et autres frontistes. Ils ne se sentent pas non plus intégrés et unis comme le prouve la montée du séparatisme. Alors « quel espoir [se demande Maris] donne aujourd’hui aux enfants et aux jeunes gens ce cri joyeux poussé par les générations de leurs parents et grands-parents ?... »

Un portrait inachevé

Il ne faut pas oublier que le portrait de la France que nous livre Bernard Maris est inachevé puisqu’il a été tué avant de terminer son ouvrage. Peut-être aurait-il souhaité conclure son livre sur une note d’espoir ? Ou peut-être voulait-il insister sur le fait que nous devons aimer la France si nous voulons aller mieux ? Comment nous aimer nous-mêmes, Français, si nous n’aimons pas notre pays ?

C’est à nous, lecteurs, de tirer notre conclusion de l’ouvrage de Bernard Maris que je vous invite sincèrement à lire pour la richesse de sa réflexion et l'écho de ses paroles aujourd'hui. 



Et si on aimait la France, Bernard Maris, Editions Grasset

Bee dans Critiques.
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