Histoire d'une femme libre - Françoise Giroud

Connaissez-vous Françoise Giroud ? Ou plutôt devrais-je dire : France Léa Gourdji ? Pour ma part, je ne la connaissais pas. J'avais entendu, pas vraiment écouté donc, la critique du Masque et la Plume sur Histoire d'une femme libre. Je ne me souviens plus bien si elle était bonne ou non d'ailleurs. Il me semble que le Masque avait conclu que la messe avait été dite au sujet de Françoise Giroud (deux biographies ayant déjà été publiées) et que le texte n'avait pas grand intérêt, sinon qu'il s'agissait d'une autobiographie cette fois-ci. Il se peut que je me trompe, mais c'est ce dont je me souviens.

Lorsque j'ai acheté Histoire d'une femme libre, la critique du Masque était loin derrière moi. C'est pour son titre que j'ai acheté cet ouvrage. La photo qui orne la couverture l'illustrait parfaitement : une femme naturelle, avec un beau sourire. Habillée très simplement, sans fard, elle irradie. Je l'ai trouvée magnifique de simplicité. Un début prometteur - j’espérais que le contenu corresponde à cette si jolie étiquette !

A la recherche du récit perdu

La préface est d'Alix de Saint-André, une amie de Françoise Giroud. Elle est importante car elle explique les conditions dans lesquelles ont été écrit, enterré puis publié ce texte. En effet, cet ouvrage était au début la lettre d'un coeur blessé à l'amour de sa vie. Après une passion dévorante, Jean-Jacques Servan-Schreiber rompt avec Françoise Giroud, sa partenaire en affaire comme en amour - ils ont fondé le journal L'Express ensemble - et la dépossède de L'Express. Après avoir tenté de se suicider, Françoise entame l'écriture de sa lettre, et s'y raconte tant et plus que cela devient une autobiographie. Elle sent que le texte est "hurlant", "sauvage" et ses amis l'enterrent en le disant impubliable.

Il disparaît des radars et Alix de Saint-André le pensait perdu. Suite à la parution des deux biographies mentionnées plus haut, la première "(défigurant) Françoise", la deuxième, jonchée "d'erreurs", elle part à la recherche du manuscrit disparu. Après bien des recherches et avec l'aide de la fille de Françoise Giroud, Alix de Saint-André met finalement la main sur "la première autobiographie de Françoise Giroud".

De l'importance d'avoir de l'esprit

Françoise Giroud nous raconte donc sa vie. Elle nous raconte comment, petite fille, elle a grandi entre une mère rayonnante de tendresse et une pension privée où elle était acceptée par charité, avec les difficultés que l'on peut imaginer. Puis, son premier travail à 14 ans en tant que scriptgirl pour Jacques de Baroncelli.

Son récit est truffé d’anecdotes toutes plus savoureuses les unes que les autres. Par exemple, suite à un incendie, Françoise, sa mère et sa sœur sont contraintes d'aller habiter dans un immeuble insalubre infesté d'énormes rats. La mère essaie de faire croire aux fillettes, craintives, que ce sont des chats. Françoise nous raconte ainsi qu'elle utilisera le même subterfuge avec une connaissance quelques années plus tard... Lisez plutôt :

"Il y a quelques semaines, sur les quais de Saint-Tropez, j'ai vu un rat crevé entre les flancs de deux voitures. Au moment de mettre pied à terre, la conductrice de l'une des voitures aperçut la bestiole, hurla de terreur et referma vivement sa portière [...]. Je la connaissais un peu et j'approchai pour la plaisanter. Elle me cria :
- Attention ! Ne bougez pas... Regardez !
- Quoi ? ça ? C'est un petit vison mort. Il a dû s'enfuir d'un yacht...
Elle me regarda perplexe, et murmura :
- Vous croyez ?
Puis, réconfortée, elle descendit et enjamba le rat."

Grâce à elle, nous assistons à la naissance d'un journal. Nous vivons avec elle les rendez-vous avec les penseurs de l'époque parmi lesquels Pierre Mendès France et François Mauriac, les jours et les nuits de travail. Et, les deux étant étroitement entremêlés, on en apprend également beaucoup sur sa relation avec Jean-Jacques Servan-Schreiber.  Elle dit d'ailleurs elle-même que L'Express est leur enfant de papier, le sien en tous cas.

Femme parmi les hommes

J'aurais aimé rencontrer Françoise Giroud. Femme forte, femme libre, elle m'a profondément marquée. Après avoir fait partie de la Résistance et avoir été détenue à Fresnes plusieurs mois, cette femme s'est toujours battue pour sa liberté. Elle s'est démenée pour faire de sa vie ce qu'elle voulait, faire ce qui l'intéressait en dépit de ce que les autres pensaient. Entourée d'hommes - les femmes se comptent sur les doigts d'une main dans son autobiographie - elle a su se rendre indispensable. Elle écrit au début de l'ouvrage qu'elle pensera souvent qu'elle "ne la (trouvera) jamais, la place où (elle pourra) poser (sa) tête". Je ne sais pas si Françoise Giroud a jamais réellement souhaité poser sa tête. En ce qui concerne sa place en revanche, il me semble qu'elle a su la créer avec talent, finesse et pugnacité.

La seule chose que je me permettrai de lui reprocher est qu'elle n'attribue pas sa force de caractère à sa féminité, mais "au garçon qui est en elle". Dès le début, elle parle de son androgynie, une façon de se démarquer des autres filles, et puis sans doute des autres femmes, qui guettent les beaux partis quand Françoise cherche en eux des camarades de réflexion. Évoluant dans un univers quasi-exclusivement masculin, à une époque où l'on épargne largement aux femmes de penser moyennant salaire - merci pour elles - je comprends ce qui l'a poussée à vouloir leur ressembler parfois, spirituellement parlant. Je ne sais pas si elle a vraiment eu le choix, à vrai dire. Je suppose que si, pourtant, puisqu'elle a bel et bien choisi d'intituler son manuscrit Histoire d'une femme libre. Femme libre, elle l'était, oui. Superbement.

Bee dans Critiques.
- 617 lectures - mention j'aime

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies. En savoir plus.