La dernière fugitive, Quai Voltaire - Gallimard

Tracy Chevalier, la langue des femmes

En l’an de grâce 2000, Tracy Chevalier écrivit La Jeune Fille à la Perle, et nous lui en sûmes gré, ô combien. En 2013, elle s’est de nouveau mobilisée pour nous extraire de la morbidité de l’hiver et nous proposer un nouveau portrait de femme, tout aussi fin, tout aussi charmant, tout aussi frappant que celui de la jeune Griet.

Ohio, 1850. Honor Bright, jeune quaker anglaise, s’embarque pour l’Amérique avec sa sœur Grace, qui doit épouser là-bas un homme de la communauté - un Ami, comme ils se désignent entre eux. Mais Grace meurt à peine débarquée de la fièvre jaune et Honor se retrouve seule, seule face à l’Amérique et aux Américains. Je vous laisse imaginer son désarroi…

D’autant qu’elle sera accueillie et hébergée par une modiste alcoolique, elle qui ne doit ni boire ni se parer. Qu’elle se sentira attirée par un chasseur d’esclaves, elle qui lutte dans l’ombre et au péril de sa vie pour l’abolitionnisme. Qu’elle se mariera avec un jeune quaker qu’elle connait à peine, elle qui venait assister au mariage de sa sœur regrettée…

L'Amérique de 1850

Ce pays jeune, sauvage et immense qu’est l’Amérique en 1850, va se dresser contre tous les repères connus de cette jeune anglaise trop sophistiquée malgré sa grande simplicité, frappée par la dureté de l’environnement qu’elle découvre et qu’elle essaie d’apprivoiser. Elle expose dans ses lettres à sa famille le dépaysement qu’elle éprouve sans cesse un peu plus, l’indignation qu’elle ressent face au sort réservé aux esclaves fugitifs, la gêne quotidienne au sein de sa belle-famille.

Un roman épistolaire

Cet échange épistolaire univoque – en effet jamais on ne nous donne à voir les réponses qu’elle reçoit – nous présente un aperçu coloré et brut du quotidien de l’époque. Un mois pour recevoir une lettre. Des magasins si rares et presque vides. Des étés brulants et des hivers si froids. Une communauté soudée sans être chaleureuse, des hommes et des femmes vivant avec un fort sentiment de précarité et de départ imminent.

Elle partira elle aussi, comme une vraie Américaine, toujours vers l’Ouest, toujours plus loin… Fuir une réalité qu’elle a tenté de combattre en vain… Comme si le pays lui-même suggérait : l’Amérique ici est violente et belle à la fois, allons voir un peu plus loin si c’est encore le cas ; nous n’avons rien à perdre.

Au-delà de la beauté de la langue de Tracy Chevalier, la qualité de ce témoignage romancé est incontestable. Elle excelle décidément dans les destins de femme, et ce nouveau portrait est un petit bijou de mots et de vie. A conserver dans l’écrin de vos plus beaux souvenirs de lecture.

Lucie Laval dans Critiques.
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