Léonora Miano - La saison de l'ombre

AU COEUR DES TÉNÈBRES


La saison de l’ombre raconte la vie d’un village d’Afrique subsaharienne après la disparition de douze de leurs hommes. Dix fils premiers nés et deux hommes d’âge mur, l’un étant le guide spirituel du village. Où sont-ils ? Sont-ils morts ou seulement perdus ? Et qui est à l’origine de l’incendie qui a précédé leur disparition ? Les habitants de Mulongo l’ignorent et, afin de permettre à la vie de reprendre son cours, ont décidé d’isoler les mères des fils que l’on n’a pas revus. C’est leur vision que le lecteur embrasse au début du livre.
 
Il est amusant et certainement pas anodin que les premiers mots du livre soient : « Elles l’ignorent ». En effet, La saison de l’ombre repose sur l’ironie dramatique sel'on laquelle ce que les personnages ignorent, le lecteur le sait, lui. Il sait que les douze disparus ont été capturés afin d’être livrés aux blancs, ces « hommes aux pieds de poule » qui les réduiront en esclavage et les emmèneront cultiver et peupler le continent américain. Nous connaissons ce récit, celui du déracinement et de l’esclavage, et pourtant, cette fois, La saison de l’ombre nous emmène en terrain inconnu puisque l’ouvrage nous raconte ceux qui restent. 

LÉONORA MIANO, ÉCRIVAINE DES FEMMES


Parmi ceux qui restent, justement, il y a de magnifiques figures féminines.
 
Il y a Ebeise l’accoucheuse, celle qui pense au bien de la communauté avant son propre bien et qui n’a pas peur de se retrousser les manches ;
Il y a Eyabe l’endeuillée, celle qui a accepté de dialoguer avec l’esprit de son fils, a senti qu’il avait quitté wase et qui
n’hésite pas à quitter le village pour l’enterrer dignement ;
Il y a Ebusi, la mère, celle qui vacille mais espère tant le retour de son premier né qu’elle va jusqu’à bousculer les règles du
culte…
 
Des hommes bons – le chef Mukano,le guide spirituel Mundene entre autres – peuplent également le roman mais Léonora Miano réserve ses plus beaux portraits aux personnages féminins, remarquables de résilience et de clairvoyance. D’ailleurs, chez les fils de Mulongo, le pouvoir se transmet par la femme et le fondateur du clan lui-même était en fait… une fondatrice.  

UNE PLONGÉE DANS LA CULTURE BANTOUE


En effet, Léonora Miano nous immerge dans la culture des fils de Mulongo. Imprégnée de spiritisme, celle-ci ne pourrait être plus différente de la nôtre : par exemple, « chaque œuvre est conditionnée par l’adéquation entre l’objet et sa signification profonde ». Ainsi, l’un des fils de mulongo est éberlué lorsqu’on lui explique que chez les Bwele, la tribu voisine de son village, une belle étoffe sert à la fois de tapis et de suaire. Lorsqu’on lui explique cela, « (il) ne cherche plus à comprendre. On ne peut consacrer le même matériau à des usages si différents, c’est absurde. » Pour nous lecteurs, c’est formidable de découvrir le sens qui se cache derrière chaque coutume, et quel plaisir de le faire en lisant cette langue, si belle ! La saison de l'ombre, Léonora Miano, Editions Grasset & Fasquelle

Bee dans Critiques.
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