Profession du père - Sorj Chalandon

"C'est la guerre !

Mon père a claqué la porte d'entrée. Il a crié ces mots sans enlever son manteau. Il a répété " la guerre " sur le seuil de chaque pièce. Le salon, la salle à manger. Nous étions dans la cuisine, ma mère et moi.

- C'est la guerre.
[...]
- C'est la guerre, maman ?
Ma mère a plié le journal et l'a posé sur l'évier.
- Finis tes carottes.
- C'est ça, finis tes carottes, s'est moqué mon père.
[...]
- C'est tout ce que tu lui apprends à ton fils, la cuisine ?"

C'est sur cette scène que s'ouvre le dernier ouvrage de Sorj Chalandon, Profession du père. Ces quelques paroles esquissent les pleins et les déliés des trois personnages que nous allons voir évoluer dans ce roman. Le père, le (trop) plein, la mère, le délié silencieux, et le fils qui tente de de grandir entre ce père qui prend toute la place et cette mère petite souris.

Mon père, ce héros ?

L'enfant ne peut que rester ébahi en face de cet homme qui a tout vu, tout fait et tout compris bien sûr. N'a-t-il pas été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d'une église pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu'en 1958 ? Tout ceci, il l'a fait avant, bien avant la naissance de l'enfant mais les preuves sont là : ce béret de parachutiste égaré au fond de l'armoire, avec le Mauser HSc, et cette ceinture noire de judoka abandonnée à l'arrière de la voiture. Autant de preuves que l'enfant ne peut réfuter : pour quelle autre raison ces objets seraient-ils là, sinon pour avoir été délaissés après avoir tant servi leur propriétaire dans le passé ?
Je trouve que l'on ne sent pas d'admiration éperdue dans les yeux de l'enfant, mais plutôt une hébétude désemparée. Cela est sans doute dû au fait que c'est l'adulte qui raconte laconiquement cette histoire. Aussi, lorsque l'enfant prend tout au premier degré, le lecteur entend le ton incrédule de l'auteur et ce décalage nous permet d'adoucir notre regard envers ce père, qui n'a décidément rien d'un héros.

Le chef du commando Charles Martel

Le petit théâtre du père a lieu sur fond de guerre d'Algérie et de problématiques politiques bien réelles. Lorsqu'il insulte de Gaulle lors de ces discours télévisés ou lui envoie des lettres regorgeant de conseils, cela reste relativement sans conséquences. Lorsqu'il réveille son enfant en pleine nuit pour son entrainement militaire et lui demande de lui montrer une planque pour cacher un réfugié politique, cela devient plus grave. Bien assis dans son canapé, le père tire les ficelles de sa marionnette et l'envoie au gré de ses folies écrire "Raoul Salan" et "OAS" sur les murs de la ville ou porter des menaces de mort. Et l'enfant, bon petit soldat, accomplit ses missions en prenant garde de ne pas se faire repérer.
J'ai trouvé cette mascarade d'une grande violence. Après un temps, l'enfant respire d'ailleurs tellement ces mensonges qu'il reproduit ce schéma avec un camarade de classe pied noir. Pourra-t-il sortir de ce récit dont il est prisonnier ?

Je est un autre

Le livre est clairement estampillé 'roman' mais les parents ressembleraient beaucoup à ceux de l'auteur. Pour ma part, j'ai lu ce livre sans m'être renseignée auparavant à son sujet et l'enfant avait beau se nommer Émile Choulans et non George Chalandon, auteur et personnage ne faisaient qu'un dans ma tête. Le ton, le style et la tendresse de Sorj Chalandon pour son petit personnage ont touché mon cœur si bien que ce n'est qu'une fois l'ouvrage terminé que l'interrogation est apparue.

Je vous invite chaleureusement à lire Profession du père, de Sorj Chalandon, et si vous êtes comme moi, à la fin de votre lecture, vous appellerez vos parents. Juste comme ça, pour entendre leur voix.

Profession du père, Sorj Chalandon
Éditions Grasset & Fasquelle

Bee dans Critiques.
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