Toujours plus à l'Est - Benjamin Pelletier

La Corée est à l’honneur ces derniers temps, sur Librosophia ! C’est pourtant involontaire de notre part, car c'est par inclination personnelle et par hasard que je me suis plongée dans Toujours plus à l’Est, de Benjamin Pelletier. Par inclination, car je suis aussi attirée qu’intriguée par les cultures asiatiques, si éloignées de mes valeurs et de mon quotidien européen. Par hasard, car je travaille dans l’interculturel et que Benjamin Pelletier est l’auteur d’un blog extrêmement riche qui explore ce domaine avec finesse. C’est donc par son blog que j’ai appris la publication de son ouvrage, dans lequel il raconte l’année qu’il a vécue à Séoul. 

Invitation au voyage

Nous découvrons donc la Corée, ses habitants, ses us et coutumes, à travers les yeux de l’auteur. Il nous emmène avec lui dans ses « deux Séoul, le Séoul d’en bas, vaste, moderne, lumineux, tout en lignes droites, et le Séoul d’en haut, chaotique et tortueux, perché sur la colline étroite de Malli-dong ». Vestige de l’ancienne Séoul, c’est ce quartier de Malli-dong que nous arpentons le plus avec lui. Contrairement au « Séoul d’en bas », Malli-dong se voit, se vit, se hume et nous faisons tout cela par procuration. L’auteur y observe notamment ces petites mamies coréennes à la vie réglée comme du papier à musique et avec qui il ne peut communiquer qu’avec des signes. 

Avec Benjamin Pelletier, nous rencontrons quelques Coréens : sa propriétaire, une tenancière de bar et quelques-uns de ses élèves de l’Alliance française. Je n’en dis pas plus sur eux : je ne voudrais surtout pas vous priver de les découvrir avec les mots de l’auteur. J’ai trouvé leur portrait d’une délicatesse rare. 

Le feu sous la glace ?

Il m’a semblé que la délicatesse et la patience étaient nécessaires pour tenter de comprendre les Coréens. En effet, comme dans de nombreuses cultures asiatiques, il ne faut jamais laisser paraître ses émotions en Corée : une distinction très nette est faite entre votre moi intime et votre moi social. Montrer ses émotions serait impudique et particulièrement gênant pour vos interlocuteurs. L’une des connaissances de Benjamin Pelletier, après quelques verres et quelques temps de fréquentation, se laissera à dire qu’il trouve que le visage de l’auteur est « laid », car on peut y lire ses émotions. A l’inverse, l’auteur nous fera part du malaise qu’il a ressenti face à la discipline imposée aux corps des femmes dont le visage, toujours impassible, doit être encadré par une coiffure si parfaite que « la limite entre leur racine et la peau semble avoir été tracée à l’encre de Chine ». 

Pourtant, derrière ce visage de marbre, l’auteur imagine les tempêtes des émotions. Il contemple la cohabitation de l’histoire de la Corée du Sud et de ses conséquences quotidiennes avec ce « moi » de surface, inébranlable. Que ces hommes et ces femmes ayant vécu « la guerre civile, la partition du pays, la disparition de ses proches et peut-être la déchirure de la séparation, avec une partie de sa famille et de ses amis restés au Nord » ne se laissent jamais aller est difficilement compréhensible, pour l’auteur.

Promenade onirique

Ce n’est pas la Corée que Benjamin Pelletier nous fait découvrir, mais bien sa Corée. Il nous fait part de ses rêveries, de ce que lui évoquent telle vision ou telle personne. Il nous fait voyager dans son imaginaire « à sauts et à gambades ». Micromégas au pays du matin calme, il nous offre ses premiers regards, et les digressions qui en découlent. Il garde ainsi, comme le dit Nicolas Bouvier, un rapport plus direct au monde. Quant au lecteur, c’est au paysage mental coréen de Benjamin Pelletier qu’il a accès. Délicieuse promenade onirique.

Je vous encourage vivement à lire ce récit de voyage et vous laisse avec ces quelques lignes qui m’ont émue.

« Dans toute ville, il y a des lieux et des adresses qu’on fréquente plus souvent que d’autres, son logement, son travail, un parc, un marché, un bar, des magasins, ses amis. Si chacun effaçait de la carte tous les endroits où il ne se rend jamais pour ne laisser apparaître que les lieux familiers, alors il verrait surgir la ville imaginaire qu’il porte en lui comme un archipel d’îles éparses dont les liens entre elles sont aussi uniques que sa personnalité. A Séoul, l’archipel est encore plus dispersé, les îles plus éloignées, si bien que les vides de ma carte mentale de la ville prennent le pas sur les pleins. Séoul n’est pas à taille humaine, elle n’est pas faite pour soi. Une telle disproportion redonne de la modestie à mon personnage. Je suis là mais toujours ailleurs. »

Titre : Toujours plus à l'Est
Auteur : Benjamin Pelletier
Editions : Philippe Picquier

Source image : NASA Earth Observatory

Bee dans Critiques.
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